Bluegrass noir

Sortis de trous perdus des coins les plus reculés de l’Amérique rurale, où beaucoup souhaiteraient d’ailleurs les voir rester, les rednecks et les hill-billies jouissent en ce moment d’une vague inédite de popularité.

Photo : Forest Woodward/Getty Images

Et pas seulement dans les émissions de téléréalité, où les chasseurs d’écureuils, les pêcheurs à mains nues, les moon-shiners et les miniprincesses de beauté offrent un substitut crûment authentique au monde factice des célébrités.

Une nouvelle génération d’écrivains issus de la région des Appalaches ou des monts Ozark ont entrepris de dépeindre, sans la juger, cette classe minée par la misère, l’ignorance, la consanguinité, l’obésité et la dépendance à l’oxycodone, férocement évangélique, prête à prendre les armes et le volant d’un pickup pour défendre ses valeurs traditionnelles. Le résultat est un genre de roman noir version bluegrass, dont les héros, non contents de lutter contre la nature et la pauvreté pour leur survie précaire, sont en quête de vengeance contre le viol (littéral ou figuré) de l’innocence.


Aux noms de Daniel Woodrell (Un hiver de glace), Chris Offutt (Kentucky Straight), Bonnie Jo Campbell et Frank Bill vient de s’ajouter celui de Donald Ray Pollock, qui a commencé à écrire à 50 ans, après avoir travaillé toute sa vie à l’usine de pâte à papier de Knockemstiff, dans l’Ohio. Avec sa galerie d’avo-cats véreux, de shérifs cor-rompus jusqu’à la moelle, de prédicateurs tarés et de pasteurs pédophiles, son premier roman, Le Diable, tout le temps (Grand Prix de littérature policière 2012 et, selon le magazine Lire, meilleur roman de l’année), n’est pas pour les âmes délicates – no ma’am !

L’intrigue démarre avec le sacrifice rituel d’animaux sur une « souche à prière » et un meurtre insensé à coups de tournevis. S’ensuit une escalade de violence, qui culmine avec la collision frontale entre un garçon recherché par la police pour avoir vengé la mort de sa sœur adoptive et un couple de natural-born killers qui font subir des atrocités sans nom aux auto-stoppeurs ayant le malheur de se trouver sur leur route.

Pollock mord à pleines dents dans ces scènes très dures et, une fois celles-ci bien mâchées, les recrache comme une vieille chique de tabac. Ce qui le sauve de la surenchère et empêche ses personnages de verser dans les stéréotypes, c’est l’honnêteté de sa démarche, qui donne à son roman l’aspect véridique d’un documentaire et expose le lecteur à la réalité d’un monde où le Mal est la seule rédemption possible pour les âmes perdues. « C’est difficile de bien agir », dit avec tant de justesse l’un des personnages. « On dirait que le Diable n’abandonne jamais. »

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Le théâtre et son double


La manière Barrow, c’est l’art de transformer le doublage des films et des téléséries en interprétations géniales, transcendant de loin l’original. Elle a été mise au point par Grégoire Barrow, comédien moyen devenu expert en adaptation, mais dont l’ambition frustrée est de remonter sur les planches pour faire du théâtre – du grand et
du vrai. La manière Hélène Vachon, c’est de reconstituer la voix de son personnage dans ses moindres inflexions, avec l’intuition, la justesse et l’aisance que seuls peuvent atteindre les écrivains qui ont du métier – du grand et du vrai.
(Alto, 178 p., 21,95 $)

La maison des soupirs


« Il paraît qu’en pleine mer il y a parfois des vagues immenses, imprévisibles, des vagues monstrueuses, comme des murs d’eau. » C’est après avoir rêvé d’une de ces vagues-là que la jeune Charlie disparaît. Elle ne sera jamais retrouvée et Pierre-Paul, son meilleur ami, cherchera longtemps son fantôme dans la demeure où
il l’a vue pour la dernière fois. On ne rentre jamais à la maison, quatrième roman de Stéfani Meunier, est une difficile leçon de deuil, mais aussi une irrésistible invitation à sortir du labyrinthe des souvenirs.

(Boréal, 160 p., 20,95 $)

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