Bon voyage, Georges-Hébert…

Georges-Hébert Germain nous a quittés vendredi dernier pour un grand reportage dont il ne reviendra pas… Le fondateur de L’actualité Jean Paré salue ce «frère de plume» qu’il avait embauché il y a 35 ans, flairant l’oiseau rare capable d’observer le monde de son coin de ciel.

Photo: Jacques Migneault
Photo: Jacques Migneault

Georges-Hébert Germain avait cette habitude: partir. Nous ne nous inquiétions pas. Il avait aussi l’habitude de nous revenir. De toujours rentrer, souriant, d’expéditions lointaines: Asie, Arctique, Patagonie… Parfois à n’en plus finir, pour de lointains concurrents: Radio-Canada, ONF, biographies de people… Mais de là aussi, il finissait toujours par nous retrouver. Il s’ennuyait, je pense, dans ces écritures fastidieuses en terrain trop fréquenté, dans ces journées entières de tournage où l’on se voit limité à trois phrases.

Il revenait donc à L’actualité, explorer pour nous, ses lecteurs, une forêt, un fleuve, un village, un camping. Pendant 35 belles années. Mais cette fois, notre bourlingueur ne rentrera pas, il nous faudra aller le trouver dans ce qu’il nous a laissé. Des reportages qui sont la vie même… Car notre frère de plume était de ceux qui croient encore qu’un reportage mérite d’être fignolé, ciselé, avec le même soin qu’un roman ou qu’un poème.

Aussi reconnaissait-on un Georges-Hébert Germain même sans sa signature. À son air de ne pas y toucher. À sa façon toute à lui d’aborder un sujet de loin, d’où ça ne semble pas pouvoir se trouver. Georges-Hébert n’aimait pas débarquer tout botté dans la vie des gens; il faisait le tour de son sujet avec lenteur, délicatement. Mais quand il repartait, sur un sourire ironique, il vous avait laissé une image d’une précision d’orfèvre. Le modèle s’était laissé faire, avait révélé tous ses secrets. Pas de massacre, pas de découpage à la tronçonneuse, mais vous saviez tout, comme après l’autopsie. Il travaillait en creux, comme le mouleur.

La mine de son crayon, c’était la mine de rien. Il évitait le style paparazzi reconnaissable à 500 mètres comme un gyrophare de police. Cet oiseau-là observait le monde de son coin de ciel, comme un épervier aimable. Il n’a jamais succombé à l’attaque choc en formes molles, genre «onze heures quarante, il pleut sur la ville».

«Les quotidiens ramassent tout, me disait-il. Ils doivent tout ramasser. Le journal d’hier a l’air d’une cour à scrap.»

Ses articles à lui, au contraire, sont une sorte de conservatoire. Cette écriture est inusable comme le bois franc.

Au fil des reportages qu’il a écrits pour L’actualité, on voit apparaître lentement, bien au-delà de l’événement, comme avec l’encre sympathique sur un papier que l’on chauffe, ce qu’ont été les goûts, les idées, les tics de l’époque qu’il explorait. Georges-Hébert me permettra de citer une lettre qu’il m’a envoyée avec une anthologie (De Laval à Bangkok, Québec-Amérique) de ses articles préférés:

«Je te remets ces articles, sans prétendre avoir touché à tout. Mais il y a pas mal de choses là-dedans, et cela donne le portrait d’une génération: ce qu’on a vécu, pensé, admiré ou haï, cherché ou fui, le décor dans lequel elle a vécu.»

C’était exactement l’esprit fondateur de L’actualité. Quand nous avions, de mois en mois, à choisir dans l’amas monstrueux que dépose chaque jour la grande marée de la vie et de l’histoire, à repérer ce que seraient les fossiles essentiels dans la lointaine sédimentation du temps, nous nous disions que si dans quelque futur sidéral des archéologues extra-terrestres trouvaient dans des collections de L’actualité miraculeusement conservées l’essentiel de ce qu’il y a à savoir sur les Québécois et les Canadiens de notre époque, ce dont ils avaient rêvé, ce qu’ils auraient réussi, raté, alors nous aurions accompli notre mission. Et en même temps, nous aurions bien servi nos lecteurs.

La démarche naturelle de Georges-Hébert Germain, dont il n’est pas sans importance de rappeler qu’il était géographe de formation, épousait parfaitement notre propos: privilégier les faits, la réalité, plutôt que le discours et l’opinion toujours fluctuants et contradictoires, décrire la société telle qu’elle est plutôt que les imprécis et fumeux «projets de société».

D’ailleurs, Georges-Hébert détestait les tempêtes d’échevins et d’écoles. Il aimait l’accalmie, la paix créatrice. C’était un contemplatif, mais à sa façon, un contemplatif courageux, ce qui n’est pas sans risque.

En effet, notre artiste de la radiographie allait partout, sans arme, touchait aux conflits de générations, de classe, de sexe, inventoriait les mutations culturelles et sociales. Sa curiosité l’a mené hors de tous les sentiers battus: à Duluth au Minnesota, à Nuuk au Groenland, au bord du seul et improbable lac des Îles de la Madeleine, au cœur d’une décharge de déchets toxiques, dans toutes les doublures de la mode et même au fond des cœurs.

Et toujours avec le mot, l’expression, qui nous mettent, à nous qui n’avons pu l’accompagner, exactement où il se trouve. Ainsi, découvre-t-il pour la première fois l’hémisphère sud qu’il ne nous inflige pas les palmiers habituels: «Pour la première fois de ma vie, pensais-je, la Grande Ourse ne veillait pas sur mon sommeil.»

Ces images sont celles des grands photographes. Par exemple, il nous emmène dans la cohue d’une mégapole d’Asie en nous montrant ces mendiants «qui tendent leurs moignons terrifiants comme des mitraillettes». Fuck India! pour le désespoir de ces millions d’Indiens sans avenir. La critique est subtile mais n’en est pas moins dévastatrice: quand il fait mine, par exemple de tenir la passion de l’Inde et des gourous, chez certains de nos contemporains «pour un trouble de la vue»!

Cet explorateur a traîné partout sa Grande Ourse avec lui et, comme la planète est drôlement visitée, explorée, cartographiée, quadrillée, charterisée, piétinée, il s’est fait aussi découvreur des ressorts intérieurs de ses contemporains. Il n’en revenait jamais aigri, coléreux, mais avec l’empathie de qui pratique une sorte de «sociologie» à pied, sans jargon, sans statistiques, sans préjugé. Comme Sherlock Holmes, Georges-Hébert repérait toujours le petit fil blanc, le grain de poussière, l’objet déplacé qui résout le mystère, explique la situation. Le pachinko comme paradigme du Japon. King Kong pour New York, la déprime du mâle lambda devant la montée des femmes alpha. Le mythe qui restera quand le reste aura passé.

Cher Georges-Hébert, avec tous les collègues et les centaines de collaborateurs qui ont fait les 40 ans de L’actualité, nous te disons: Bon voyage.


Jean Paré est le fondateur et ex-directeur de L’actualité

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Je l’avais vu à l’enterrement de René Lévesque. Il arrivait de la chasse. On ne se connaissait pas.
Je l’avais revu ensuite dans des salons de livres. Toujours sympathique. Toujours intéressé.
Ses séries et livres sur le patrimoine resteront.

MERCI je n’ai jamais lu quelque chose d’aussi bien dit de toute ma vie. Je prendrai le temps de le relire une deuxieme fois, c’est trop touchant, tout est parfait dans cet ecrit. Merci encore et encore. Une simple lectrice qui a adore.

Très touché de l’oraison funèbre de Jean Paré. Un style unique chargé de beaucoup d’ intense émotion résumant toutes ces années de collaboration à scruter les âmes et les cœurs de cette humanité parfois belle mais le plus souvent noire et désespérante. Je suis Paris.

Merci. Georges-Hébert aurait été touché, j’en suis sûr. Ce fut aussi un magnifique grand frère.

C’est avec contentement que j’ai découvert et lu votre texte.Parce. que depuis que j’avais appris la mort de M.Germain j’étais en deuil .Dans le grand remous médiatique causé par les attentats en France et la peur des réfugiés,la disparition de cet humaniste du Québec est passée pratiquement inaperçue et j’en étais fort triste.
Vous avez utilisé les mots justes pour rappeler l’art fin et fort à la fois de ce journaliste,biographe,reporter.
J’espére que quelqu’un aura la bonne idée de publier un florilège de ses textes
M. Georges Hébert Germain vous me manquerez.