Ça mijote dans les librairies !

Avez-vous toujours rêvé de devenir un dieu du pot-au-feu, un roi du baba, une star du far ou une toque du wok ? Avec l’essor de l’édition culinaire, c’est maintenant chose possible. Chefs de ce monde, tremblez !

Le défenseur du Canadien de Montréal Francis Bouillon adore faire la popote. « C’est un hobby. Je ne suis pas un grand chef, mais je sais que ça fait des envieux dans le vestiaire ! Les femmes des autres joueurs vont voir ma conjointe pour lui dire qu’elles la trouvent chanceuse », raconte l’athlète en riant. Pas besoin de chercher l’erreur, il n’y en a pas. « Aujourd’hui, ce sont des hommes de tout âge qui reprennent le flambeau, révèle le chroniqueur culinaire Philippe Mollé. Je le vois dans les cours de cuisine et dans les courriels que je reçois. »

Sans qu’il le sache, la passion gourmande du bien nommé Francis Bouillon est un des éléments en amont d’un phénomène qui s’observe depuis quelques années : l’engouement pour la cuisine et sa littérature. Pour s’en convaincre, il suffit de flâner chez Renaud-Bray, où se vendent plus de 475 livres sur le sujet, auxquels s’ajoutent quotidiennement de deux à quatre nouveautés. Ou encore d’aller à la Librairie gourmande, judicieusement sise au marché Jean-Talon, qui propose un « menu » comportant plus de 2 000 titres. D’ailleurs, pour la propriétaire, Anne Fortin, cette période-ci de l’année est particulièrement bonne pour les affaires : « C’est l’abondance au marché. Alors les gens entrent ici avec l’idée de faire des confitures ou des marinades. Ils cherchent de l’inspiration. »

Du moment que la variété ne les décourage pas : entre les beaux livres sur les cuisines régionales, les confidences d’un chef, les recettes d’une coqueluche culinaire, les ouvrages de référence sur un produit précis (par exemple, le parmesan) ou les recueils qui jouent la carte de l’enfance (comme celui sur le Nutella), notre fourchette ne sait plus où donner de la dent !

Mais vraisemblablement, les Québécois sont friands de ces livres, car ils en propulsent certains au rang de best-sellers : en 2005, parmi les 15 ouvrages les plus vendus au Québec, ceux du Dr Richard Béliveau, de Josée di Stasio et de Janette Bertrand ont fait la vie dure à Harry Potter, à Da Vinci Code et aux romans de Marc Levy !

La recette ? Prenez une vedette de la gastronomie. Ajoutez un graphisme savamment étudié. Saupoudrez de photos léchées. N’oubliez pas la pincée de nostalgie, de tradition ou de dénuement extrême. Mélangez le tout et feuilletez goulûment.

Au studio Photographie Tango, à Montréal, on éprouve un véritable plaisir à tester cette recette. « Aujourd’hui, c’est plus glamour de faire de la photo culinaire que de la photo de mode », s’amuse à dire le propriétaire, Pierre Lafrenière, qui vient d’équiper son studio d’une troisième cuisine. Dans l’une d’elles, autour d’un pudding, le styliste, le photographe et l’accessoiriste s’affairent à recréer l’ambiance d’un Noël victorien. « Il faut que les gens aient envie de s’asseoir à cette table », explique le photographe Guy Arsenault, juste avant de flamber le petit gâteau. Et rien n’est à l’épreuve de ces artistes : reproduire le restaurant montréalais Leméac ? Une banquette en contreplaqué recouverte de faux cuir et capitonnée sera tout indiquée. Un sous-bois ? De la mousse, des feuilles et des escargots feront l’affaire. L’illusion est totale !

Si on se délecte de la littérature culinaire, c’est parce que le Québec est en pleine révolution du goût. La graine aurait été semée à l’Expo 67, qui a donné aux Québécois l’envie de rompre avec la monotonie gastronomique. Selon l’historienne culinaire Micheline Mongrain-Dontigny, connue pour La cuisine traditionnelle de Charlevoix, cet appétit est venu un peu plus tard : « Quand les gens se sont mis à voyager, ils ont goûté à de nouvelles choses et ont voulu les reproduire ici. » Puis, dans les années 1990, le mouvement Slow Foodest venu accélérer la « gastronomisation » du Québec, et son raffinement s’est poursuivi jusque dans le vin, les bières artisanales, les fromages fins, le café et l’huile d’olive.

 

En somme, il s’agit d’un sacré pied de nez à la restauration rapide et à son emblématique McDonald’s. « Aujourd’hui, on est à la recherche d’un certain art de vivre, de plaisirs et d’authenticité. Et on est prêt à dépenser davantage qu’auparavant pour les obtenir », explique Louise Loiselle, éditrice à Flammarion Québec. Philippe Mollé attribue un mérite de plus aux Québécois : « Je suis époustouflé par leur intérêt pour le goût. Leur moins longue histoire culinaire leur permet d’avoir le sens de la découverte, sans idées préconçues. C’est pour ça que la révolution du goût est plus avancée ici que dans bien des régions d’Europe. »

 

Rien de plus normal, alors, que la télévision se soit jetée aux trousses de la gastronomisation du Québec et que le livre en fasse ses choux gras. « Les succès en librairie de Josée di Stasio et du Dr Richard Béliveau ont été largement alimentés par la télé. Ce sont tous des produits de publicité croisée », explique Blaise Renaud, directeur commercial chez Renaud-Bray. Ricardo Larrivée, vedette culinaire du petit écran depuis neuf ans, célèbre le cinquième anniversaire de son magazine, Ricardo. « C’est certain que mon émission a été un levier. Mais mon magazine n’est pas un produit dérivé. C’est un magazine sur l’art de vivre », précise-t-il.

Toutefois, en dehors de ces succès québécois, ce sont beaucoup les géants de l’édition, majoritairement britanniques, qui font la pluie et le beau temps dans nos assiettes. Ils conçoivent des produits de masse, pour en revendre les droits aux quatre coins de la planète. Surprenant, pour un pays dont le romancier Somerset Maugham disait : « Si vous voulez bien manger en Angleterre, prenez trois petits-déjeuners. » Mais inquiétant, surtout, parce qu’à force de déterminer les modes — sushis, tapas ou verrines —, il y a risque de mondialisation du goût, craint Philippe Mollé.

Et on se demande si cette tendance à compartimenter à outrance les livres de recettes n’est pas une puissante machine à presser le citron. Combien de fois, en effet, peut-on revisiter les pâtes à la carbonara ? Des recueils complets sur le grilled cheese ou le brownie ont-ils leur raison d’être ? Absolument, selon Pierre Bourdon, vice-président à l’édition du Groupe Homme (qui comprend notamment les Éditions de l’Homme). Pour lui, grand public ne veut pas dire bas de gamme. « Lire sur le safran, c’est lire sur Marco Polo et la route des épices. Les gens qui s’intéressent à la gastronomie s’intéressent à la culture », dit-il.

Face à ces titres déclinés à toutes les sauces, Philippe Mollé trouve qu’une cure minceur s’impose. « Le marché est saturé. Il y aura toujours de la place pour les livres de référence et ceux des vedettes culinaires. Mais tout ce qu’il y a entre les deux finira par sombrer dans l’oubli », croit celui dont la bibliothèque gourmande est constituée de 10 000 ouvrages !

En attendant ces jours de vaches moins grasses, le monde de l’édition culinaire continue de faire bombance. Dans les bureaux de Flammarion Québec, on a mis la touche finale au dernier-né de Josée di Stasio, inspiré par son récent voyage en Italie. Mille et un détails, 89 photos, six mois de labeur. Cette fois, Louise Loiselle a prévu le coup en commandant un tirage initial à six chiffres. En effet, quand est sorti À la di Stasio, en 2004, seulement une vingtaine de milliers d’exemplaires avaient été imprimés. Personne n’imaginait alors que ce livre, vendu à 192 000 exemplaires, deviendrait pour la maison d’édition une savoureuse « aberration comptable ».

Est-ce que ce couronnement anticipé fait saliver les compétiteurs ? « Je ne suis pas jaloux du succès des autres, assure Pierre Bourdon. Quand il y a un best-seller, ça amène des gens en librairie et tout le monde en profite. »

Et ailleurs au Canada ?

L’an dernier, Ricardo Larrivée a fait une percée réussie dans le reste du Canada, avec l’émission Ricardo and Friends et la version anglaise de son magazine. « Le Québec et le Canada anglais sont à armes égales. Toronto, Vancouver et Calgary ont d’excellents restaurants et des épiceries fines. En fait, la différence se fait plutôt sentir entre les grandes villes et les régions. »

D’un océan à l’autre, c’est l’engouement dans les librairies culinaires.

Vancouver la bio Barbara-Jo’s Books to Cooks (1997)
Titres : 7 500
Nouveautés par année : 1 200
Un livre à succès : Fresh : Seasonal Recipes Made With Local Foods, du chef vancouvérois John Bishop

Calgary la carnivore
The Cookbook Co. Cooks (1984)
Titres : 2 000
Nouveautés par année : 500
Un livre à succès : n’importe quel ouvrage de Ron Shewchuk, le « champion canadien du barbecue »

Toronto la multiethnique
The Cookbook Store (1983)
Titres : entre 6 000 et 9 000
Nouveautés par année : 6 500
Un livre à succès : The Recipe of Love : An Ethiopian Cookbook, d’Aster Ketsela Belayneh, chef-propriétaire du restaurant Addis Ababa, à Toronto

Montréal l’artistique
Librairie gourmande (2004)
Titres : un peu plus de 2 000
Nouveautés par année : entre 300 et 400
Un livre à succès : Au Pied de cochon : L’album, du chef Martin Picard

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