Ce qu’elle voit

Extrait de Ce qu’elle voit, par Élise Turcotte, avec l’aimable autorisation des Éditions du Noroît.

Ce qu’elle voit, par Élise Turcotte

Premier jour

Avec cette neige, je t’ai fait des adieux.
En janvier, tu avais fixé des devoirs sur ton calendrier,
De petites alvéoles qui t’aideraient à respirer.
Loin du rêve, je marchais avec une canne ornée d’animaux mythiques :
Mais c’était un masque.
Car chaque fois que je trébuche dans les crevasses des trottoirs,
Je te dis adieu.

À tout regarder, je me prédis une mort plus que lente.
Les hommes mettent un temps fou à repaver les rues.
J’entre dans l’église, je questionne les habitants des maisons
À moitié détruites.
Je n’attends pas de réponse, je me fonds dans leurs paroles.
Les oiseaux picorent des miettes de pain sur le sol.
La terre tremble à nouveau.

Ville immortelle

Au musée, j’ai volé une partie des lettres immortelles.
C’était avant de partir.
La mer a reculé et les animaux marins sont morts sur le sable.
Il y avait la vigne. Il y avait le feu.
La vie était promise, la vie reposait dans la cendre des meurtres.
J’ai dû me rendre et mourir.
Je dois maintenant feuilleter les pages et quitter l’abri.
Une fine couche de neige recouvre le vide.

Jour plus noir que toutes les nuits.
Nuit insistante sous mon crâne :
Une pluie de lapilli.
C’est le chant des siècles des montagnes des sirènes de boue.

Ville noyée

J’ai voulu te décrire la nuit.
J’aurais écouté ton coeur dans la province de la nuit.
J’aurais ensuite ramassé des colliers et refait le trajet du gouffre.
Mais tout devient marécage.

Le ciel si bas, j’ai tout de suite pensé à la fin du monde,
À une région trop vite effacée sur la carte.
Les morts quitteront bientôt leur tombe pour flotter aux côtés des vivants.
Les cercueils dérivent déjà vers l’Histoire.

Je t’ai parlé des digues, rien pour empêcher la mer d’avancer.
T’ai-je dit qu’il y a maintenant des marées dans les rues de la ville?
Tu as entendu les mots zone de guerre.
C’est la guerre : langue morte, police fantôme, marées de ville.
Tu mêles tout à ma propre vie de noyée.
J’ai déjà porté un masque ici.
J’ai déjà prié, fers aux pieds.
Un rêve a martelé mon crâne, mon corps s’est perdu dans l’océan noir.
Puis j’ai salué le perroquet immuable à sa fenêtre.

Tu le sais : la beauté des villes illuminées, des ports usés.
Tout ceci, défoncé, effondré, sous-marin.

Ville du chaud et du froid

Je parcours l’allée de la mort, le silence est puissant
Comme celui d’une main coupée gisant au fond d’une décharge.

On t’a dit qu’aimer était diffcile, tu as marché contre le vent
Et planté ton coeur sous un abri.
Le cinéaste a filmé des pans entiers de vies et la mort a reculé
D’un pas dans l’oubli.
Un seul pas.
Et tout a recommencé, les chiens sont morts gelés,
Leurs yeux pareils à des lames de brouillard.
De petits feux se sont allumés.
Pas d’ombre, pas de passage,
Pas de chagrin à emporter.

J’ose me distraire au pied de la pyramide rose,
Souffler dans un instrument à la forme d’un dieu aztèque,
Imiter l’amour enlacé dans le froid.
Ce soir, l’attente va s’agripper à toi,
Et tu finiras par jeter de vieux cailloux
Dans l’enceinte du temps.

Trois gardes du passé

Une seconde fois,
Le feu s’est délesté de ses armes sur la côte,
Et tout a été perdu.

Au cimetière, les enfants sont cordés comme des écoliers torturés.
Je m’accroupis sous le songe rapide
Des habitants de Nulle Part.
Personne ne veut plus parler.
Malgré les arbres qui poussent sur cette terre aride,
Malgré le malheur qui annonce les perles de feu.

Trois chevreuils traversent la route,
Un pas de côté dans le noir profond.
Je te couvre de papiers argentiques,
Toi, et les animaux de grand bois.
Le village orphelin pleure dans la manche
De mon manteau d’automne.
Toute pensée est ainsi ravagée.

La ville aux collines

Je ne vais pas tout pardonner.
Je vais sentir le matin comme la proie le soldat.
Avant, j’aurai brûlé des journaux pour me réchauffer,
Tandis que d’autres auront eu la gorge tranchée,
Tandis que les grands pins se seront aussi enflammés.

Ma valise a tranquillement valsé jusqu’à la porte.
Je te dois un souvenir :
La crainte de la mort qui a basculé dans une ruelle ensevelie,
Un quartier bombardé,
Les mots du journal en vérités mutilées.

À suivre…

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