Ce qui se cache derrière Autobiographie de l’étranger

Autobiographie de l’étranger, de Marie-Ève Lacasse, est en lice pour les Prix littéraires du Gouverneur général 2020 dans la catégorie Romans et nouvelles.

Conseil des arts du Canada, Christian Lalonde / Montage L'actualité

Marie-Ève Lacasse est née en 1982 au Canada et vit à Paris depuis 2003. Elle publie son premier livre à l’âge de quatorze ans, Masques, récompensé par le prix littéraire Le Droit. Depuis, elle a publié quatre autres livres dont les deux derniers chez Flammarion, en France et au Québec : Peggy dans les phares (2017), qui relate l’histoire d’amour secrète entre Peggy Roche et Françoise Sagan, et Autobiographie de l’étranger (2020), un récit personnel sur la notion d’« étranger ». En plus de ses activités d’autrice, elle travaille comme journaliste pour la presse écrite et la radio.

Comment s’est déroulée la création de ce livre ? 

C’est un livre que je porte en moi depuis quinze ans. Il a connu une bonne dizaine de versions, entièrement réécrites d’une année à l’autre. Je n’arrivais pas à trouver la voix, la forme, le style, la bonne énergie dans la phrase. Je l’ai donc mis de côté pour écrire autre chose. Et puis il est revenu sournoisement, presque de lui-même ! Je crois que ce livre me faisait peur. Il puise dans ce qui est le plus fragile, mais aussi le plus inavouable chez moi. Il m’effraie toujours un peu, d’ailleurs…

Que souhaitez-vous que les lecteurs retiennent de votre livre ?

Le lecteur est le vrai écrivain. C’est lui qui, au final, va écrire le livre, puisque c’est lui qui l’accueille, qui en parle, qui l’interprète. Du moins, c’est ainsi que je lis. Si je peux me permettre de m’immiscer dans cette réception, je crois que c’est un livre sur la puissance jubilatoire des mots : comment, en disant, la pensée s’éclaire et rend libre. 

Quel message vouliez-vous faire passer ?  

Il est vrai qu’il y a des assertions politiques dans ce livre, qui penchent ouvertement du côté de l’anticapitalisme, notamment en ce qui concerne l’aménagement du territoire canadien. On peut donc parler d’un « message ». Mais ce livre ne fonctionne pas comme un essai ; c’est d’abord une réflexion littéraire sur le fait de se sentir « étranger » au monde, un sentiment qui est partagé par beaucoup de gens, qu’ils soient étrangers par leur nationalité ou pour mille autres raisons. J’ai cherché à comprendre pourquoi, sans non plus fétichiser cette posture. Se sentir étranger, c’est aussi se replier sur sa différence, au risque de reculer devant les luttes collectives… Ce sont toutes ces questions que j’ai voulu mettre en regard dans Autobiographie de l’étranger.

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Un extrait d’Autobiographie de l’étranger

ÉTRANGE(TÉ)S

Je n’ai jamais compris cette expression de « chez soi », se sentir bien « chez soi ». Je n’ai aucune idée de ce que cela veut dire et c’est sans doute pour cette raison que j’ai pu 

immigrer sans difficulté (du moins culturellement) en France : je n’avais rien à regretter, je ne suis pas nostalgique. Néanmoins, la question de l’étranger et de l’exil me rattrape sans cesse et plus spécifiquement parce que ce pays que j’ai quitté il y a dix-sept ans, le Canada, revient quand j’écris, non pas pour chanter ses sapins mais pour questionner ce que j’ai eu à fuir si fort. Cette absence de socle initial, de terre à partir de laquelle j’aurais pu prendre ancrage, explique en partie ma personnalité rougissante. En France, je suis étrangère ; mais je suis étrangère où que j’aille et je n’ai trouvé, hélas, aucun lieu ni même aucun être auprès desquels je puisse entrevoir une forme de repos.

Or ce que je découvre en écrivant, c’est qu’il n’y a pas de chez soi. Et comme ce lieu n’existe pas, je traîne une bibliothèque dans laquelle je peux compter sur de vieux amis. La maison, ce lieu utopique tant espéré, ce sont les livres des autres et peut-être un peu les miens. Je pourrais survivre longtemps avec un bout de papier et un crayon. C’est là où je trouve ma place, dans ce silence bruyant, occupé par des voix familières. J’invite le lecteur à entrer dans ce livre comme dans ma maison, car c’est ici que j’habite, dans une langue qui est la mienne.

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Autobiographie de l’étranger, par Marie-Ève Lacasse, Flammarion