Ce qui se cache derrière Cancer ascendant Autruche

Le livre Cancer ascendant Autruche, de Julie Champagne, est en lice pour les Prix littéraires du Gouverneur général 2022 dans la catégorie Littérature jeunesse — texte.

montage : L’actualité

Après des études en marketing, Julie Champagne a travaillé comme planificatrice stratégique dans une agence de promotion. En 2010, elle a quitté le domaine pour vivre de sa plume comme journaliste. Elle s’amuse maintenant au magazine pour adolescents Curium, où elle est rédactrice en chef. Elle est également l’auteure de plusieurs romans jeunesse, comme la série L’escouade Fiasco à la courte échelle et la série Hackerboy chez Bayard Canada.

Comment s’est déroulée la création de ce livre ?

Un lent marathon ! J’ai pris dix ans avant de trouver le bon ton, les bons mots. C’est un projet très intime, près de moi et ma famille. Il fallait le laisser mûrir, sans rien bousculer. J’ai créé mes personnages, puis je les ai laissés dormir dans un tiroir de mon inconscient. J’avais besoin de recul avant de me réapproprier cette étincelle de départ et d’en faire une œuvre de fiction.

Dans la vie comme dans les livres, j’utilise l’humour pour dédramatiser. Pour Cancer ascendant Autruche, j’ai dû revoir mon dosage ! Il fallait parfois laisser l’émotion habiter tout l’espace, sans la désamorcer par un commentaire sarcastique. C’était tout un jeu d’équilibriste d’alterner ainsi entre humour et émotion. J’ai beaucoup appris. Et ironiquement, le personnage de Sam suit un peu le même cheminement que son auteure…

Que souhaitez-vous que les lecteurs retiennent de votre livre ? Quel message vouliez-vous faire passer ?

Je souhaitais émouvoir et faire rire, mais sans succomber à la tentation d’une fin miracle. Dans la vie, ce n’est pas toutes les familles qui ont la chance d’être sauvées par un tout-est bien-qui-finit-bien. À ces ados, on leur dit quoi ? Comment les réconforte-t-on ? Je leur devais ce récit doux et lumineux, malgré le sujet difficile.

Sam est une jeune fille atypique et combative, capable de remuer ciel et terre pour sauver sa mère du cancer. Ses émotions sont si vertigineuses qu’elle les glisse sous le tapis pour se protéger. Elle se plonge dans l’action pour s’étourdir et lutter contre son sentiment d’impuissance.

Je crois que plusieurs jeunes se reconnaîtront en Sam. C’est le propre de l’adolescence d’être happé par des émotions plus grandes que soi. Au-delà de ces montagnes russes, il y a aussi la transformation de Sam qui fait la paix avec la réalité. Il y a ses remparts qui tombent, peu à peu. Il y a l’amour inconditionnel d’une famille unie dans la tempête.

Un extrait de Cancer ascendant Autruche

L’univers a explosé le 14 mai à 16 heures, 34 minutes et 42 secondes.

Ne fouillez pas dans vos souvenirs. La nouvelle n’a pas fait les manchettes. Elle ne s’est même pas glissée dans vos réseaux sociaux, entre un quiz bidon et une vidéo de chat. C’était une catastrophe sans météorite, sans tsunami, sans zombie qui envisage de vous dévorer les entrailles. Vous n’avez probablement pas ressenti la moindre onde de choc depuis votre salon.

Je pourrais toutefois vous jurer que pendant une nanoseconde, c’est tout un univers qui a éclaté. Celui de Sam Tyler-Dufort, quatorze ans, adolescente sans histoire. Le mien.

Quand je suis entrée et que j’ai vu la veste de ma mère abandonnée sur le plancher, tout près de la porte, j’ai su tout de suite qu’un malheur était sur le point de me sauter au visage, comme une canette de soda secouée trop longtemps.

Son trousseau de clés avait été lancé négligemment sur le banc. Son espadrille gauche traînait sur le tapis de jute, mais la droite gisait deux mètres plus loin.

Rien de bien choquant, vous me direz. C’est que vous ne connaissez pas Clémence Dufort. Pour illustrer, consultez le dictionnaire sous les mots « ordre » et « compulsion ».

Entre deux obligations professionnelles, ma mère étiquetait ses bacs de rangement, repassait ses chaussettes, classait ses épices par ordre alphabétique. Notaire de jour, elle était une divinité domestique de soir. Son entrée précipitée m’inspirait une scène de crime.

Des murmures étouffés provenaient de la cuisine. La voix assurée de ma mère avait été remplacée par une sorte de gémissement méconnaissable.

Craignant le pire, j’ai déposé mon sac sur le banc, sans faire de bruit, puis j’ai traversé le salon pour m’approcher. Mon instinct me criait de rebrousser chemin, de me sauver dans une caverne perdue du Kazakhstan. J’ai fait la sourde oreille. Il faut croire que je me magasinais un petit traumatisme gratuit, comme quand on croise un raton laveur mal en point sur le bord de la route. On sait que la vision de cette créature accidentée nous hantera pendant des jours, mais on regarde quand même, plongé dans une espèce de transe hypnotique.

Comme toujours, j’ai boudé mon intuition au profit de mon esprit rationnel. Je voulais des données, des faits mesurables.

Tapie contre le mur qui sépare la cuisine du salon, j’ai entrevu un bout de jambe pliée. Ma mère était assise au sol. Je ne discernais pas son visage de ma cachette, mais je voyais son épaule qui tressautait et le combiné du téléphone collé sur son oreille gauche.

C’était la première fois que je surprenais ma mère en sanglots. Son aplomb légendaire s’était fissuré en une complainte profonde, douloureuse.

Entre deux hoquets, elle a largué la bombe tant redoutée. De la phrase exacte, je n’ai retenu qu’un seul mot : Tumeur.

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