Ce qui se cache derrière Cicatrices

Cicatrices, de Camille Bouchard, est en lice pour les Prix littéraires du Gouverneur général 2020 dans la catégorie Littérature jeunesse – texte.

Conseil des arts du Canada, Christian Lalonde / Montage L'actualité

Camille Bouchard est né à Forestville, en 1955. Il a longtemps vécu sur la Côte-Nord et à Québec. Cet amateur de voyages d’aventures a visité plusieurs pays de l’Asie du Sud-Est, de l’Afrique et de l’Amérique du Sud. Après avoir parcouru les routes de l’Amérique à bord d’une maison motorisée pendant plusieurs années, il réside dans une fermette du Centre-du-Québec.

Auteur de plus de cent romans, il a reçu de nombreuses récompenses, tel le Prix littéraire du Gouverneur général du Canada pour lequel il a été lauréat en 2005 et finaliste à huit autres reprises entre 2008 et 2020. Il a aussi été cité dans l’éminente liste de sélections internationales White Raven’s.

Traduit en anglais et en espagnol, Camille Bouchard alterne avec un égal plaisir entre les textes grand public, les romans pour adolescents et les récits pour préadolescents.

Comment s’est déroulée la création de l’œuvre ?

Je voulais un narrateur extérieur au genre humain qui observe nos agissements et essaie de comprendre nos motivations. Un chêne pluriséculaire m’a paru tout indiqué. Celui-ci s’étonne de la bêtise humaine (le racisme, principalement) et se désole des torts que nous causons à la nature par notre omnipotence et notre vision à court terme. 

Au départ, Cicatrices devait être le 2e tome d’une série sur le XXe siècle, Le Siècle des malheurs. Mais puisque ce roman couvrait l’époque complète, soit de 1900 à 1999, mon éditrice et moi avons décidé de conserver le texte dans nos tiroirs jusqu’à ce qu’il devienne le 5e tome, le dernier de la saga.

Que souhaitez-vous que les lecteurs retiennent de votre livre ?

Comme avec tous les romans que j’ai écrits pour les adolescents, j’insiste beaucoup sur les travers humains (racisme, intolérance, guerre, corruption…). Je m’efforce de sensibiliser mes jeunes lecteurs à ces problèmes qui minent nos sociétés et auxquels ils feront bientôt face comme adultes. Je m’applique également à affirmer les valeurs d’humanisme et de libéralisme qui ont permis d’asseoir nos démocraties actuelles. Je démontre aux adolescents que rien n’est acquis et qu’il faut continuer d’entretenir ces valeurs et de se battre pour elles si on ne veut pas les perdre.

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Un extrait de Cicatrices

1925

Surgissant au-delà de la courbe qui mène à La Nouvelle-Orléans arrivait une calèche sans chevaux, fumante et bruyante comme un bateau à vapeur, mais rapide comme une locomotive […].

Un peu avant d’arriver à ma hauteur, l’automobile — une Dodge Brothers décorée de bois verni et de laiton — a dessiné un rapide méandre semblable à celui d’un poisson déporté par le reflux d’un bayou. Les roues de devant, braquées à leur limite, ont patiné dans le gravier. Le conducteur s’est acharné sur le volant afin de ramener les pneus dans le sens de la route, mais le véhicule, emporté par la vitesse trop élevée, a continué de glisser en dehors de la trajectoire désirée. 

Quatre yeux arrondis par la peur m’ont fixé à travers le pare-brise une seconde avant l’impact.

Mes branches ont été secouées comme au plus fort d’un ahan d’ouragan. Mes feuilles les plus fragiles, malades ou mal ancrées à leur pétiole, se sont détachées pour voleter autour de moi. Les pédoncules retenant mes glands les plus matures, alourdis de fibres, n’ont pas pu résister. Leurs attaches ont flanché, et les akènes se sont dispersés loin au-delà des points de chute habituels, certains allant rouler jusqu’au pied des conifères voisins. 

De la cime aux radicelles, des ramilles au duramen, mon corps géant et noueux a résonné par-delà la canopée, pareil à la biche bramant de douleur sous le croc du coyote. Au bruit de la tôle qui se déchiquette, du verre qui explose et du bois qui se déchire, à la plainte de l’acier qui se tord et du caoutchouc qui crève, tous les oiseaux ont quitté les ramées avoisinantes, secouant la forêt d’un frisson insolite et funeste. 

Une roue est allée heurter avec violence la clôture à plus de trente pieds derrière moi. Un phare s’est détaché sans toucher mon écorce, et le second a éclaté à mon contact. Le radiateur et le pare-chocs avant se sont déformés en redessinant la courbe à la base de mon tronc. Des milliers de fragments de verre ont tintinnabulé, recouvrant le sol d’un singulier tapis étincelant. 

L’arrière de la voiture, soulevé dans les airs pendant un instant, est retombé sur la pierre du chemin en rebondissant deux fois. Le hayon s’est ouvert en gémissant. 

Quelques débris de vitre et de métal se sont abattus encore çà et là pendant un moment. Une roue arrière, ne touchant plus le sol à cause de l’essieu tordu, tournait dans le vide dans une tentative vaine pour arracher l’automobile à l’inéluctable. Le mouvement a fini par s’épuiser de lui-même, et le couinement des billes de roulement a cessé. 

La poussière est retombée, repoussée par la brise chaude du soir. L’écho du fracas s’est dissipé. Les oiseaux sont revenus peu à peu, et je suis resté là, toujours solide, mais penaud ; blessé, mais vivant ; avec, à ma base, un amas de métal, de bois et de verre. 

Il y avait aussi deux humains qui se vidaient de leur sang.

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Cicatrices, par Camille Bouchard, Les Éditions du Boréal