Ce qui se cache derrière ColonisÉes

La pièce ColonisÉes, d’Annick Lefebvre, est en lice pour les Prix littéraires du Gouverneur général 2019 dans la catégorie Théâtre. 

Annick Lefebvre est entre autres l’autrice des pièces Ce samedi il pleuvait (Marc Beaupré, Théâtre Aux Écuries, 2013) et des Barbelés (Alexia Bürger, Théâtre La Colline, 2017/ Théâtre de Quat’Sous, 2018). Sa pièce J’accuse (Sylvain Bélanger, Centre du Théâtre d’Aujourd’hui, 2015/ La Bordée, 2017), lauréate du Prix Auteur Dramatique BMO, a été finaliste du prix de la critique de l’AQCT, du prix Michel-Tremblay et des Prix littéraires du Gouverneur général, en 2015. J’accuse a été présenté dans une mouture belge revisitée par l’autrice, à Bruxelles, en novembre 2017 (Isabelle Jonniaux/ Rideau de Bruxelles). En janvier 2019, ColoniséEs, sa plus récente pièce, a été mise en scène par René Richard Cyr, au Théâtre d’Aujourd’hui, à Montréal. Son théâtre est publié chez Dramaturges Éditeurs.

Comment s’est déroulée la création de l’œuvre ?

Avec ColoniséEs, je voulais témoigner, célébrer, rendre hommage. Mais je ne voulais pas faire passer de message. Je ne veux jamais faire passer de message. Encore moins de messages politiques qui inciteraient les gens à prendre parti pour un parti nommé. Avec ColoniséEs, je voulais dire, dénoncer, faire écho. Mais je ne voulais pas faire passer de message. Je ne veux jamais faire passer de message. Je voulais me souvenir et qu’on puisse se souvenir avec moi. Revisiter la vie et l’œuvre de la chanteuse et militante féministe Pauline Julien et du poète et député péquiste Gérald Godin. Les revisiter à travers le spectre de nos luttes citoyennes des cinquante dernières années. Avec ColoniséEs je voulais informer, éclairer, imager. Mais je ne voulais pas faire passer de message. Je ne veux jamais faire passer de message. Je voulais raconter une histoire plus petite que celle, sociopolitique, qui me servait de toile de fond. Je voulais raconter une histoire plus intime que celle des légendes qui me servaient d’ancrage. Il m’importait de raconter une histoire fictive qui se vivait et à échelle humaine. Celle de ce personnage de jeune femme ayant vécu intensément le printemps érable. Une jeune serveuse dans un bar (sorte d’hommage inconscient aux nombreuses waitress qui peuplent l’univers de Michel Tremblay) et qui a peine à se relever des événements de 2012. S’en relever politiquement, poétiquement, humainement. Pendant l’écriture de ColoniséEs, j’ai aussi voulu reproduire le souffle, la générosité, le cœur battant et l’engagement démesuré des comédiennes et comédiens qui allaient, en janvier et en février 2019, monter férocement sur la scène du Théâtre d’Aujourd’hui pour défendre ma plume. Avec ColoniséEs, je voulais marcher dans les traces de nos prédécesseur.es. Je voulais nous restituer des bribes de notre Histoire. Je cherchais à combattre notre insidieuse amnésie collective.

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Un extrait de ColonisÉes

On est le 12 octobre 1994, mon envolé. T’es mort dans mes bras pis des suites d’un cancer du cerveau. T’es mort de cette partie de toi-même que tu as jamais cessé d’exercer, de sur-solliciter, de mettre à l’épreuve. Toi que le Québec a jamais considéré comme un grand intellectuel, mais plutôt comme « un penseur du peuple », tu crèves d’un crisse de cancer du cerveau ! Pis je me demande si c’est de sa faute. De la faute du Québec. Je me demande si c’est le Québec qui a fait en sorte que la maladie s’infiltre dans les interstices de ta vivacité d’esprit, de ta vigueur à l’ouvrage, de ta vitalité tout court. Est-ce que le peuple à qui tu as fait des tonnes de charme pis autant d’effet peut être tenu coupable de ton agonie? Est-ce que ces hommes avec qui tu as roulé tes manches de chemise, pis discuté de leurs vies personnelles pis professionnelles, de tes ambitions de bon vivant « vivant », pis de notre avenir collectif, dans les tavernes de ton quartier, de ton comté, peuvent être tenus coupables de ta mort ? Est-ce que ces femmes à qui tu as fait des sourires ravageurs, des fanfaronnades calculées pis des blagues coquines en desserrant ta cravate, en passant ta main dans tes cheveux pis en leur faisant sentir à quel point tu les avais en haute estime, peuvent être tenues coupables de ta mort ? Est-ce que ce Québec que tu t’es efforcé de cruiser, de rencontrer pis de conquérir jusque dans les moindres recoins de son intimité, peut être tenu coupable de ta chute de cerveau, de ta dégénérescence hâtive, de ta capitulation de cette nuit?

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ColonisÉes, par Annick Lefebvre, Dramaturges Éditeurs

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