Ce qui se cache derrière Copeaux

La pièce Copeaux, de Mishka Lavigne, est en lice pour les Prix littéraires du Gouverneur général 2021 dans la catégorie Théâtre.

Montage L'actualité

Mishka Lavigne est une autrice dramatique et traductrice littéraire établie à Ottawa-Gatineau. Ses textes ont été produits et développés au Canada, en Suisse, en France, en Allemagne, en Australie, à Haïti et aux États-Unis. Sa pièce Havre a récemment remporté un Prix littéraire du Gouverneur général (Théâtre francophone, 2019). Son plus récent texte, Copeaux, une création poétique de théâtre de mouvement développée avec le metteur en scène Éric Perron, a été produit à Ottawa en mars 2020, a remporté le prix littéraire Jacques-Poirier en février 2021 et est finaliste au prix Marcel-Dubé. Albumen, son premier texte en anglais, a reçu le prix Rideau de la meilleure nouvelle création en 2019 ainsi que le QWF Playwriting Prize en 2020. Son texte Shorelines sera bientôt publié aux éditions Playwrights Canada Press. Mishka Lavigne a signé une vingtaine de traductions de théâtre, de prose et de poésie.

Comment s’est déroulée la création de ce livre ?

Copeaux est un objet théâtral qui a été créé par un processus d’écriture de plateau et par l’intermédiaire de laboratoires avec un metteur en scène, des comédien·ne·s et des concepteur·trice·s entre 2015 et 2020. Il prend son inspiration dans le travail de l’artiste visuel Stefan Thompson et ses univers peuplés d’animaux, de figures inquiétantes, de forêts de songes. Copeaux est un texte poétique où chaque image est choisie avec soin pour habiter un espace qui flotte entre le rêve, la réalité et le regret. 

L’idée à la base de Copeaux était la volonté d’entrer en discussion avec d’autres formes d’art. Le choix pour le metteur en scène Éric Perron et moi de dialoguer avec les arts visuels s’est présenté comme un intérêt commun. Puisque nous n’avions aucune « connaissance formelle » des arts visuels, notre premier contact avec l’œuvre de Stefan Thompson s’est plutôt fait sur le plan des émotions, des réactions viscérales. 

L’univers de Stefan Thompson est rempli de possibilités, de symboles et de métaphores. Nous étions renversés par sa capacité de créer des personnages d’animaux à la fois doux et terribles. Il y a dans son œuvre une dualité extrême. Stefan Thompson travaille aussi avec des matériaux non traditionnels (tempera à l’œuf, cendres, os, cire d’abeille…), ce qui pousse encore plus loin l’étrangeté de son univers. Nous avons voulu, avec les comédiens d’abord, puis avec toute l’équipe de création, nous inspirer de cette étrangeté, ou même parfois du malaise que nous ressentions devant certaines de ses œuvres, pour créer un univers dramatique nouveau. Le texte est né autant de l’imaginaire visuel et des méthodes de création de Stefan Thompson que de l’improvisation et du travail physique avec les comédiens en laboratoire. La production à la scène de Copeaux était un processus extrêmement collaboratif. 

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Un extrait de Copeaux

REPENTIR / PALIMPSESTE IV

ELLE

Il a neigé pendant huit jours et huit nuits. J’ai marché dans la gadoue sale, dans le dégelé et le regelé, vestige des roues des voitures. J’ai marché tellement longtemps que l’eau et le froid sont passés à travers l’épiderme de mes bottes. J’ai regardé le blanc propre des endroits peu fréquentés mais je m’y suis pas aventurée. La tête me tournait juste à regarder ces territoires pas défrichés, ces territoires qui devraient pas être dans une ville qui grouille de monde, ces endroits pas aimés où personne a posé les pieds. 

J’ai marché comme une somnambule dans les souvenirs de toi, de nous, d’avant. J’ai essayé de saisir les moments de toi, de nous, d’avant ; mais même avec mes mitaines, mes doigts avaient trop froid et ma main restait ouverte, les doigts figés, incapables de se refermer sur les choses.

Je me suis tenue sur le pas de ta porte, j’ai tendu mes bras de somnambule vers la poignée comme si c’était normal, comme si j’avais encore la clé, comme si c’était encore chez moi. Devant ta porte, le vent avait poussé une vague de neige immaculée de huit jours et j’ai compris que les pas que j’avais remontés jusqu’ici pouvaient pas être les tiens. 

Je suis repartie en marchant dans mes pas à moi. Des orteils aux talons. Le vent avait viré et la neige s’était arrêtée. Les gens étaient sortis déneiger, éliminer toutes les traces de la tempête. J’ai douté de l’existence de toi, de nous, d’avant. 

Gratter la neige jusqu’à l’asphalte.