Ce qui se cache derrière Dans la lugubre forêt nos corps seront suspendus

Le livre Dans la lugubre forêt nos corps seront suspendus, traduit par Benoit Laflamme, est en lice pour les Prix littéraires du Gouverneur général 2022 dans la catégorie Traduction.

montage : L’actualité

Benoit Laflamme est traducteur professionnel et traducteur littéraire. De 2010 à 2019, il est traducteur et réviseur au Parlement du Canada, où il traduit notamment les œuvres du poète officiel du Parlement. Il devient ensuite chef d’une équipe de traducteurs pour Affaires autochtones, Parcs et patrimoine au Bureau de la traduction. En 2017, il est sélectionné comme l’un des participants à la résidence du Centre international de traduction littéraire de Banff. Il termine en 2021 sa maîtrise en traduction littéraire (poésie) à l’Université du Québec en Outaouais, qui lui vaut par ailleurs la Médaille d’or du Gouverneur général. Il a traduit, entre autres, des romans, des romans graphiques, des albums jeunesse et des jeux vidéo.

Comment s’est déroulée la traduction de ce livre ?

Il m’a fallu plusieurs semaines pour trouver la voix de Sheyda en français. Ses longues phrases qui se perdent un peu au fil de sa réflexion, l’entassement des images et la syntaxe qui achoppe juste un brin : il m’a fallu de nombreuses versions des cinq premiers chapitres pour que sa voix se fraie enfin un chemin entre les mots et les virgules. Mais quand je l’ai enfin trouvée, c’était comme si le livre s’était ouvert, comme si tous les morceaux tombaient au bon endroit. Je pouvais traduire des pages et des pages en un après-midi!

Quel message avez-vous retenu de ce livre ?

Il me reste toujours en tête des scènes clés des livres que je traduis. Ce ne sont pas nécessairement les passages les plus difficiles, mais plutôt ceux qui m’ont le plus ému pendant le travail. Dans le cas de Dans la lugubre forêt nos corps seront suspendus, on pourrait croire que ce sont les scènes de prison, les scènes de violence qui traversent le roman. Mais ce sont plutôt les magnifiques souvenirs d’enfance et d’adolescence de Sheyda, ou bien les histoires que sa famille lui raconte. C’est peut-être parce que l’auteure m’a avoué que ces histoires étaient pour la plupart des souvenirs de sa propre famille, des souvenirs qu’elle garde en elle tout comme le fait Sheyda dans le roman.

Dans la lugubre forêt nos corps seront suspendus parle des traumatismes générationnels, ceux que lèguent les grands-parents aux parents, et les parents à leurs enfants. Mais, de manière très subtile, c’est aussi un roman sur la transmission de la beauté et de l’espoir d’une génération à l’autre. Dans un monde lourd d’oppression sociale, Sheyda se libère à travers les histoires, à travers les souvenirs de jours meilleurs, se réjouissant de savoir que ceux qu’elle aime ont déjà été heureux.

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Un extrait de Dans la lugubre forêt nos corps seront suspendus

Avant la Révolution, mon grand-père avait l’habitude de louer un camion le premier jour des grandes fêtes – Noël, Norouz, Ridvan, Mehregân, Aïd al-Adha, Hanoukka, Shab-e Yalda, toutes les fêtes, n’importe quelle fête – pour conduire sa femme, ma tante et ma mère au bazar où se trouvaient de grandes cages pleines de moineaux, d’étourneaux, de merles et de rossignols tremblotants devant toute cette foule, trop distraits par les nombreux passants pour chanter, effrayés par les enfants qui inséraient de la nourriture ou des petits bâtons dans leur prison, voletant désespérément d’une barre métallique à l’autre, poussant leur bec entre les barreaux pour goûter la liberté, leurs petits yeux affamés et anxieux attendant nerveusement que s’ouvre la porte et qu’une main poilue et rustre les empoigne au cou, un à un, parce que la vente était conclue, un nuage de plumes lustrées blanches, grises, noires et mauves tombant au fond de la cage.

Mon grand-père arpentait tout le bazar pour acheter non pas un ou deux oiseaux, mais des cages gazouillantes entières, et de ses bras solides mais prudents, il les disposait à l’arrière du camion et les attachait avec une corde aussi épaisse que la chevelure de ma mère. Puis il soulevait ses filles enjouées pour les faire monter à l’arrière, leur précisant qu’elles étaient maintenant responsables de protéger les oiseaux, et il retournait à l’avant du véhicule pour faire tourner le moteur. Il restait immobile derrière le volant, les fenêtres baissées, le vent ébouriffant ses cheveux gris, et il chantait pour combler le rôle de la radio brisée tandis que sa femme lui prenait la main, la serrait, lui disait qu’il était un homme bon.

Il conduisait pendant des heures, évitant les autres voitures, privilégiant la tranquillité des chemins de terre inconnus, ralentissant uniquement lorsque le reflet de la ville dans le rétroviseur avait enfin disparu et que de vastes clairières s’étendaient au pied des montagnes blanches, tels les majestueux jardins d’un pays inaccessible. Selon Tante Bahar, même les oiseaux tombaient silencieux à ce moment, intensément silencieux. Mon grand-père coupait le moteur devant les hautes herbes et les fleurs qui se mélangeaient comme le magnifique motif d’un tapis persan. Il se stationnait, et toute la famille descendait du camion pour le décharger.

Une à une, les portes métalliques des cages s’ouvraient en grinçant, rechignant contre leur destin, leur fonction fondamentale, mais les oiseaux demeuraient immobiles, habitués à la peur. Ne sachant pas quoi faire, ils restaient perchés, échangeaient des regards, attendaient qu’une main violente les réveille. Toutes les cages étaient ouvertes, mais aucun oiseau n’osait s’envoler, jusqu’à ce que mon grand-père en tire un doucement, desserrant l’étau de ses pattes récalcitrantes, et le lance haut dans les airs, vers le ciel. Et c’est à ce moment que les oiseaux, frappés par leurs souvenirs, s’envolaient dans une symphonie de battements d’ailes, heureux, reconnaissants, exaltés. Et les quatre membres de ma famille rassemblés leur faisaient des au revoir alors qu’ils montaient vers les cieux, ou fonçaient vers le vaste horizon. Leurs yeux n’étaient plus jaunes, mais verts comme le cyprès, rouges comme le pyracantha et bleus comme des ruisseaux et des saphirs, comme des baies et des rêves.

Et le ciel se mettait à scintiller comme un tapis persan, lui aussi.

J’ai pleuré la première fois que ma tante m’a raconté cette histoire. Et je l’ai suppliée de me la raconter encore.

Et encore.

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