Ce qui se cache derrière Dans le cœur de Florence

Dans le cœur de Florence, de Lucie Bergeron, est en lice pour les Prix littéraires du Gouverneur général 2019 dans la catégorie Littérature jeunesse – texte.

Lucie Bergeron est née à Québec. Nourrie par les paysages de Charlevoix, elle sortait tout juste de l’enfance quand elle a composé ses premiers contes. Elle a persévéré, écrit encore, étudié en Lettres, écrit toujours, hésité sur son avenir, puis après avoir lu l’autobiographie de Gabrielle Roy, qui l’a bouleversée, elle a choisi l’écriture comme métier : le cœur de sa vie. Elle est fière de sa quarantaine de livres pour la jeunesse et des milliers de rencontres avec les élèves dans les écoles. Un matin de février, elle a eu besoin de se lancer un nouveau défi. De chercher un nouveau souffle. Florence, son héroïne, lui est apparue, et elle a su qu’avec l’adolescente elle pourrait porter aussi loin qu’elle l’espérait sa création.

Comment s’est déroulée la création de l’œuvre ?

Après 25 ans d’écriture pour les enfants, j’étais poussée par un désir très fort d’aller ailleurs, d’écrire autrement. D’abord, j’ai lu beaucoup. Curieuse que j’étais de savoir comment les autres, écrivains québécois, européens, américains, analysaient leur geste de création. J’en suis arrivée à un constat libérateur : autant il y a d’écrivains, autant il y a de raisons pour écrire, et de façons pour le faire. Alors, pas de soucis, j’ai foncé. À ma manière. Florence passe tout son temps à écrire dans son cahier. Je n’ai pas voulu la retenir. J’ai laissé le flot de l’écriture me guider, me renverser, me surprendre. J’ai fait tomber les barrières, repousser les limites, oublier la censure. Je désirais pour elle un espace où la création s’épanouirait sans contrainte, un peu comme à 16 ans quand on se croit invincible et capable de tout. J’ai campé mon histoire entre le fleuve et la montagne, et j’ai écrit comme Florence pourrait penser. Suivre le chemin des idées qui viennent les unes à la suite des autres dans son esprit. Avec ses points de suspension, ses coqs à l’âne, ses raccourcis, ses distractions. Une colère la conduit à écrire une histoire d’horreur, une odeur l’amène vers un texte sensuel, l’exaltation se traduit en un poème. Par cette liberté, je souhaite que le lecteur adolescent soit interpellé, qu’il ressente la force vive de la création, qu’il communie à l’enthousiasme d’une ado qui invente, imagine, se surpasse. J’ai espoir que le lecteur arrive à sentir que créer apporte le bonheur. Le bonheur de voir grandir sous ses yeux un univers parti d’un point sur un i. Et partager cette ivresse.

Créer, ce n’est pas seulement inventer des histoires, ou peindre, danser, composer ou sculpter !, c’est apprendre à se faire une place autrement.

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Un extrait de Dans le cœur de Florence

J’ouvre mon cahier
Avoir les bleus
les bleus du ciel
les bleus du fleuve
les mains pleines de teinture
le sable coule

Avec une pelle d’enfant
je peux construire une forteresse.
Des mots hauts d’un mètre et demi
Je m’assois au milieu
ferme les yeux
mon cahier contre mon cœur

je suis l’aimant
la marée rampe vers moi
vieille bête cousue de clous rouillés

comme une écrevisse
recroquevillée
la joue humide
je compte

je suis l’aimant
je suis lune
pôle Nord et pôle Sud devenus amants
centre de l’univers

je compte
combien de temps d’ici…

des fragments de coquillage dans l’oreille
le bruit des vagues
                qui
   montent
Une paroi s’écroule
mes orteils se mouillent
je me laisse grignoter par l’eau salée

sur le sable

Le soleil est chaud. 

Je sors un taille-crayon
Princesse des fées avec des dents en lame de rasoir.
C’est à Violette.
Bien sûr.
Les crayons HB, c’est l’idéal quand je me promène.
On peut même les aiguiser avec un canif.
Papa le fait quand il bricole.

Faut que je retourne à la maison.
Les examens commencent demain.
J’étudierais bien le rythme des marées
mais on n’en parle pas dans mes livres de sciences

Je croise des visiteurs
sur l’autre plage
je prends un air bête
comme ça tout le monde se dit qu’il n’y a sûrement rien d’intéressant
d’où je viens.

Je protège ma grève.
Et tout est dans le ma.
Les touristes…
Ils aiment s’asseoir sur la plage
mais détestent avoir du sable dans leurs chaussures.
Voudraient aller pieds nus
mais leurs pieds roses souffrent de marcher sur les petits cailloux.
Sont fascinés par l’eau salée
mais pratiquent le reculons à grande vitesse quand la vague s’approche de leurs pieds
Mangeraient des frites dans le coucher de soleil
pour en lancer une au goéland qui boite
les doigts pleins de ketchup
et laissent derrière eux leurs emballages de barres protéinées 100% naturelles
leurs bouteilles vides en plastique eau pure du robinet de Urban Falls dans l’état de Washington
leurs mégots de cigarette

Les touristes, ils viennent sur le bord du fleuve
comme ils iraient visiter une exposition.
Il faut trouver l’at-trac-tion, la nou-veau-té, la-chose-à-raconter.
Grand regard circulaire
l’eau, l’île, les montagnes
Quelques photos de la ligne d’horizon
quelques photos des pieds dans l’eau Aoutch! C’est frette! Ayoye! C’est frette! T’as-tu vu ça, comme c’est frette, stie!
beaucoup de sable dans le sac à main
Puis… y a rien à voir, trouves-tu?
Non, pas grand-chose, si au moins y avait un casse-croûte.
J’ai vu une roulotte à patates à côté de l’économusée de la lavette à vaisselle.
On y va? O.K., tu-suite!

***

Dans le cœur de Florence, par Lucie Bergeron, Soulières éditeur

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