Ce qui se cache derrière De préférence la nuit

De préférence la nuit, de Stanley Péan, est en lice pour les Prix littéraires du Gouverneur général 2020 dans la catégorie Essais.

Conseil des arts du Canada, Christian Lalonde / Montage L'actualité

Né à Port-au-Prince (Haïti), élevé au Saguenay, Stanley Péan a fait paraître depuis 1988 des romans, des récits, des recueils de nouvelles, des essais et des fictions pour la jeunesse. Journaliste culturel, traducteur, scénariste et auteur de chansons, il anime depuis dix ans l’émission Quand le jazz est là diffusée tous les soirs de semaine sur les ondes d’ICI Musique, l’antenne musicale de la radio de Radio-Canada. De préférence la nuit est son vingt-cinquième ouvrage publié.

Comment s’est déroulée la création de ce livre ?

De préférence la nuit réunit de brefs essais centrés autour du jazz et de quelques représentations dont il a fait l’objet au fil des cent dernières années, en littérature, au cinéma, au théâtre, etc. En somme, je me suis interrogé sur la manière dont le jazz dialoguait avec les autres arts.

Le projet de livre est pour ainsi dire né à l’été 2014 après que j’aie donné à lire à mon ami l’essayiste Robert Lévesque le texte intitulé « Souffrir en mesure », où il est notamment question de certains propos erronés tenus par Jean-Paul Sartre sur une œuvre de jazz dans son roman La Nausée. Je voulais juste savoir si le texte tenait la route ; enthousiasmé, Robert Lévesque a suggéré de rassembler une douzaine d’autres textes dans le même genre, avec l’idée de faire un bouquin destiné à la collection « Liberté grande » qu’il dirige aux Éditions du Boréal. Ce à quoi je me suis attelé au fil des quatre années qui ont suivi, à la faveur de mes collaborations régulières avec le magazine culturel L’Inconvénient, dans les pages duquel cinq des essais colligés ici ont d’abord paru.

Que souhaitez-vous que les lecteurs retiennent de votre livre ? Quel message vouliez-vous faire passer ?

Une idée récurrente traverse mon livre : émanation de la communauté afro-américaine, le jazz s’est imposé comme une forme artistique universelle, omniprésente au XXe siècle, légitime et admirable. Associée tour à tour à l’encanaillement des élites ou au simple divertissement, cette musique porte l’écho des tragédies et des triomphes d’une population de laissés-pour-compte : les Noirs américains, qui n’ont cessé de lutter pour leur statut de citoyens à part entière d’une nation qui les a d’abord traités comme du bétail et continue souvent à les voir comme un corps étranger. La grande valeur du jazz tient entre autres à l’esprit de révolte, à l’expression de la dignité humaine qui l’habite.

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Un extrait de De préférence la nuit

Dans le magnifique La leggenda del pianista sull’oceano (La Légende du pianiste sur l’océan) du cinéaste italien Giuseppe Tornatore, il y a une scène particulièrement savoureuse que j’aime bien citer quand on me demande de définir le jazz.

Nous sommes à l’époque de la grande dépression, celle des années 1930, s’entend. Au pied du majestueux paquebot The Virginian arrimé au port, de pauvres gens font la queue devant un petit bureau d’embauche. Assis derrière son pupitre, un monsieur coiffé d’un chapeau melon passe en entrevue d’éventuelles recrues pour l’équipage. Incarné par le comédien Pruitt Taylor Vince, Max Tooney (Tim, dans le texte original de l’écrivain turinois Alessandro Baricco) pose un étui à trompette devant l’homme qui lui demande quel est son métier.

—  Trompettiste.

—  On a déjà des musiciens à bord, lui répond le monsieur, expéditif. Dehors. Suivant !

Mais, armé de la force du désespoir, Max a déjà sorti de l’étui son biniou, qu’il porte à ses lèvres. À la stupéfaction de son interlocuteur, il se lance dans une saisissante improvisation aux couleurs des plus déchirants blues, une complainte inédite qui porte en elle les rêves et les espérances du musicien, ses joies et ses peines, son enthousiasme et ses blessures anciennes. Sans cesser de jouer, il sort à pas comptés et son blues flamboyant et virtuose gagne en profondeur, en ampleur. La musique crée un attroupement autour de Max, qui continue de souffler comme si sa vie en dépendait et, qui sait, peut-être en dépend-elle vraiment.

Quand enfin il détache de ses lèvres l’embouchure, sous les acclamations des gens assemblés pour l’entendre, l’homme au chapeau melon, conquis, lui lance :

—  C’était quoi ?

—  Je sais pas, d’avouer candidement Max Tooney.

—  Quand tu ne sais pas ce que c’est, alors c’est du jazz ! Du jazz !

Auteur du monologue théâtral Novecento : pianiste dont Tornatore a tiré ce film, Alessandro Baricco concluait en ces termes la préface de L’Âme de Hegel et les vaches du Wisconsin, son essai sur l’influence du « choc de la modernité » sur la musique, en évoquant l’incarnation du jazz par excellence : « Il en va de la modernité comme du jazz : “Si tu dois te demander ce que c’est, alors tu ne le sauras jamais (Louis Armstrong).” »

Pas très porté sur la définition de cet art dont il était la figure de proue, le trompettiste et chanteur néo-orléanais a néanmoins proposé au fil de sa carrière quelques délicieuses réponses à la sempiternelle question reprise dans le titre de ce liminaire (inspirée de Cole Porter) : « Qu’est-ce que cette chose appelée jazz ? »

J’aime particulièrement cette tautologie qu’Armstrong proférait sur un ton bon enfant : « Le jazz, c’est ce que je montre du doigt quand je dis : “Ça, c’est du jazz.” »

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De préférence la nuit, par Stanley Péan, Éditions du Boréal