Ce qui se cache derrière Disgrâce

La pièce Disgrâce, de Nadia Girard Eddahia, est en lice pour les Prix littéraires du Gouverneur général 2022 dans la catégorie Théâtre.

montage : L’actualité

Après quelques années à agir comme travailleuse culturelle, Nadia Girard Eddahia fait le saut dans la pratique artistique à l’aube de la trentaine. D’abord admise en interprétation au Conservatoire d’art dramatique de Québec, elle fonde à sa sortie la compagnie de théâtre La Trâlée avec huit autres artistes. Depuis, elle partage son temps entre la création, l’interprétation et l’écriture. Disgrâce est son premier texte publié.

Comment s’est déroulée la création de ce texte ?

Après avoir lu l’article sur les conditions de remise en liberté de Jian Ghomeshi, je ne sais plus combien de temps je suis restée avec l’idée de ce face-à-face entre une star déchue et sa mère, à la recherche de quelqu’un pour l’écrire.

Puis, je me suis finalement assise avec beaucoup de pudeur devant le clavier de mon ordinateur. Je suis entrée timidement dans cette maison. C’est une maison qui est devenue, au fil des vagues de dénonciations, de plus en plus hantée par tout ce qui se mobilise et nous trouble autour des violences sexuelles.

Que souhaitez-vous que les lecteurs retiennent de votre pièce ? Quel message vouliez-vous faire passer ?

J’ai fini par écrire un conte. Évidemment, pas un conte pour enfants, où nos plus grandes terreurs sont finalement sans conséquence. Mais un conte d’horreur qui nous dit comment à ne pas vouloir voir, on se fait dévorer ; à ne pas vouloir reconnaître, on continue de se l’imposer.

Depuis l’affaire Ghomeshi en 2014, nous avons été rompus par des actualités révélant la violence de ceux qui sont adulés. J’ai voulu qu’on s’assoie ensemble au théâtre dans l’intimité de ceux qui les défendent et des mécanismes qui les nourrissent. Je crois à la rédemption, je crois que personne n’est un monstre, mais ce n’est pas l’histoire que j’ai choisi de raconter.

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Un extrait de Disgrâce 

Ils sont barricadés dans le salon de la mère.

L’avocate — Si vous avez des questions sur les conditions de remise en liberté, n’hésitez pas. Vous avez encore ma carte.

La mère — Oui. Merci.

L’avocate — Depuis la dernière fois qu’on s’est parlé, avez-vous été en contact avec quelqu’un d’autre que la famille ?

Le fils — Non. Personne.

L’avocate — Ni par téléphone, messagerie, textos ?

Le fils — Non, rien. Je vous jure. J’ai compris.

L’avocate — Très bien. C’est difficile, mais c’est pas le temps de s’emporter contre qui que ce soit. On sait pas encore de qui on va avoir besoin, jusqu’où tout ça va se rendre. Disons que l’esclandre contre le directeur de la station, ça vous a pas servi.

Le fils — Oui, je sais. J’étais pas…

La mère — Se faire mettre à porte comme ça, quand l’émission porte ton nom.

Le fils — C’était le choc, j’ai pas pensé.

L’avocate — Je sais. Je dis juste — faut s’assurer qu’on n’en est plus là.

Le fils — Non, non, ça va.

L’avocate — Plus de contact avec les plaignantes, évidemment. Vous avez entendu le juge. À ce moment-ci, je rajouterais avec des filles en général ; c’est pas le temps d’aller se consoler dans les bras d’une femme. À part ceux de votre mère, peut-être.

La mère sourit.

Et pas d’échanges par écrit au sujet de tout ça. Ça laisse des traces, ça peut être interprété de toutes sortes de manières. Je ne peux pas vous empêcher de parler, évidemment, mais soyons prudents.

Le fils — Je comprends.

L’avocate — C’est important que vous ne vous laissiez pas sombrer pendant les mois d’attente. Ça va jouer beaucoup sur notre préparation. Entre chaque étape, vous êtes un peu laissé à vous-même. Je ne vous abandonne pas là-dedans. Là, c’est normal, c’est le choc. C’est l’adaptation. Mais il va falloir remettre des choses en place dans votre vie pour vous assurer que vous teniez bon. Écrivez. Votre premier livre a eu du succès. Écrivez. Ça va vous faire du bien. Évidemment, on cherche pas à publier maintenant. Mais ça peut vous faire du bien de travailler sur un projet personnel.

Vous vous entraînez ?

Le fils — Je courais.

L’avocate — Faut continuer.

Le fils — J’arriverai pas à sortir dehors.

L’avocate — Vous avez un tapis ?

Le fils — Chez moi.

L’avocate — Bien. Je peux vous le faire livrer.

Le fils — C’est pas nécessaire.

L’avocate — J’insiste. Écrivez, courez, faites-vous une routine. C’est biochimique, vous le savez ça. Y faut que vous preniez soin de vous. Sinon, vous allez être impulsif, négatif, dépressif, et on veut pas ça.

La mère — Mon fils est pas impulsif ou négatif. C’est quelqu’un qui a toujours été très apprécié par tout le monde.

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