Ce qui se cache derrière Et là, mon père suivi de Et là, ma mère

Le recueil Et là, mon père suivi de Et là, ma mère, de Hugues Corriveau, est en lice pour les Prix littéraires du Gouverneur général 2020 dans la catégorie Poésie.

Conseil des arts du Canada, Christian Lalonde / Montage L'actualité

Poète, romancier, nouvelliste et essayiste, Hugues Corriveau est critique de poésie au journal Le Devoir. Il a fait paraître, depuis 1978, 38 œuvres. Cinq fois mis en nomination pour le prix du Gouverneur général du Canada, il a reçu de nombreux prix littéraires, dont à trois reprises le Grand Prix du livre de la Ville de Sherbrooke et à deux reprises prix Alfred-Desrochers. En 1999, on lui remettait le Prix Alain-Grandbois de l’Académie des lettres du Québec pour son recueil de poésie Le livre du frère (Noroît). Parmi ses publications récentes, notons son recueil de poésie Et là, mon cœur (Noroît, 2015), son roman Les enfants de Liverpool (Druide, 2015), son recueil de nouvelles Cartes postales et autre courrier (L’instant même, 2016) et son roman La fêlure de Thomas (Druide, 2018).

Comment s’est déroulée la création de ce livre ?

Avec beaucoup d’émotion, car il s’agit d’une suite de poèmes amoureux adressés à mon père (mort à 95 ans) et à ma mère toujours vivante (99 ans). Ces élégies sont un acte d’admiration pour le dévouement que ces deux êtres ont déployé toute leur vie afin de faire en sorte que je sois, en partie, devenu ce que je suis. 

Que voulez-vous que les lecteurs retiennent de votre livre ? Quel message vouliez-vous faire passer ?

Je ne crois pas trop à la poésie à message, mais plutôt à une trame qui déploie ici, j’espère, le discours affectueux, les images qui les font voir à travers l’acte poétique. J’aimerais qu’on retienne à travers ces poèmes en prose ce qu’un poète peut donner à voir comme vision de ses parents, sans aucune forme d’acrimonie, traversé qu’il est par leur présence. Surtout, que ce livre soit lu comme un chant de paix, ce qui est rare, et qu’il met en lumière dans la description des corps, dans l’ouverture des sentiments portés à travers un siècle de vie. 

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Un extrait de Et là, mon père suivi de Et là, ma mère

Et là,
mon père
Première élégie

Il est difficile ce coup de bleu dans la chambre dernière.

Quand mon père tombe, là, mon cœur tremble.

Les os se cassent.

Dis-moi ce qu’il y a derrière tes prunelles.

La longueur de toute une vie.

Toi, brisé depuis l’enfance.

Meurs-tu à moi plus qu’à toi-même ?

Je suis l’effroi, de vive voix.

Mon père, si seul ; et moi, si seul ; et l’heure de la plainte si comblée de toi et de moi.

Cet homme sans muscle, mon fini, mon tant aimé.

Petit le fils, si étroit le fils, ramassé sur une pleine existence.

Dis-moi ce qu’il en est de ce passage entre les cellules, génome, briques sans espaces.

De toi à moi, une fable.

Quand tu me racontes le petit cheval de l’arbre posé dans ta main, celui-là de l’aube, tu ne sais pas encore que tu chevauches le poème de ton petit cheval venu de l’arbre jusqu’à toi pour le dire au fils étonné.

Tu me l’offres avec la délicatesse d’un secret inattendu.

J’entends encore ses sabots, l’enfance retrouvée à l’oreille.

Les cloches partent folles jusqu’au cimetière se réfugier dans les prières.

Petit cheval de l’arbre au milieu des feuilles, des mots sabots, des secrets de Minotaure.

Mon père, des mésanges sur les paupières, fixant la venue des mirages.

Papillons des paupières closes, recherches des mots, palpitations du sentiment vers les secrets qui t’inquiètent.

Il faut comprendre la peine, ce silence, ce creux que rien n’explique.

Dis-moi, mon cavalier, du violoncelle lent, la frayeur mauve de la détresse.

La musique est grave du violoncelle depuis l’enfance jusqu’à la mort du jour.

Ce livre, tu ne l’ouvriras jamais. Du seuil où tu te tiens, ton silence contre mes mots, mes minérales cultures de cendres.

Depuis, l’ennui de vieillir.

Ce père-là tourne autour d’un trou noir, avant son néant de peau, minuscule être humain, sans plus, sans rien, sans moi.

Je suis sans père, sans trait d’union.

Défait, repris par la solitude du berceau.

Au fil des poèmes, au fil creux de la terre, je suis le fils d’un homme au lit à jamais.

Mon cœur n’a plus de cœur.

Corps de biais sur les aiguilles de l’horloge.

Mon grand muet.

Mon père-enfant, mon père-peur.

Tu n’es plus que ce rien de survivant qui respire.

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Et là, mon père suivi de Et là, ma mère, par Hugues Corriveau, Éditions du passage