Ce qui se cache derrière Il faut de tout pour faire un monstre

Le livre Il faut de tout pour faire un monstre, de Johanne Mercier, est en lice pour les Prix littéraires du Gouverneur général 2020 dans la catégorie Littérature jeunesse — texte. 

Conseil des arts du Canada, Christian Lalonde / Montage L'actualité

Née à Québec, Johanne Mercier publie son premier roman en 1989 et plonge dans l’aventure de l’écriture à temps plein en 2004. À ce jour, elle a écrit près d’une centaine de récits pour les jeunes, dont les populaires séries Arthur, Brad, Zip et Gangster. Elle a coscénarisé l’adaptation de son livre Le coq de San Vito, porté à l’écran en 2015. 

Johanne Mercier a obtenu plusieurs mentions, bourses et prix, dont celui de la Ville de Québec/Salon du livre en 2009 et en 2011. Son roman L’été des autres était finaliste pour le prix du Gouverneur général en 1991. Certains de ses titres ont été traduits en espagnol et en anglais. 

Comment s’est déroulée la création de cette œuvre ?

Au départ, j’avais l’intention d’écrire une histoire de peur. Un défi que je m’étais lancé. J’ai rapidement installé l’ambiance. Un savant, un méchant, un laboratoire, des éprouvettes, une odeur nauséabonde et un monstre. J’avais tous les ingrédients pour faire trembler le jeune lecteur. 

Mais quand on écrit, on ne contrôle pas tout. 

Et quand le gros monstre a commencé à dialoguer avec son créateur, qu’il l’a appelé « papa » et qu’il lui a servi une tasse de thé avec des petits biscuits, il a donné le ton au livre. 

Exit l’idée de faire peur. Je me suis amusée. 

Que souhaitez-vous que les lecteurs retiennent de ce livre ?

Tireront-ils quelques leçons de cette histoire de monstres ? La loyauté, le sens de la famille et de l’amitié indéfectible ? Peut-être. Mais, honnêtement, si en lisant ce livre, les jeunes rigolent, s’attachent aux personnages, passent un beau moment et rêvent d’avoir un gros monstre pour Noël, j’aurai réussi…

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Un extrait de Il faut de tout pour faire un monstre 

Après avoir accusé le coup de son cuisant échec et partagé son quotidien avec le monstre le plus attentionné qui soit, Peter Paterson enfile à nouveau son sarrau, ouvre son livre de recettes de monstre et se remet au travail avec une détermination déconcertante. 

Il est calme. Détendu. Et optimiste.

Derrière le comptoir de son labo, Paterson révise sa longue liste d’ingrédients, modifie sa recette, retire quelques enzymes et mesure l’alcalinité des liquides. 

Pas question cette fois de fabriquer une créature surdouée au talent exceptionnel. Oh que non ! Il s’en tiendra au petit monstre de base. Le classique, bête et méchant, conviendra parfaitement. 

C’est ce qu’il a promis de livrer à Bryan Cooper, de toute manière. C’est ce qui est écrit au contrat. 

Et c’est ce qu’il livrera.

Paterson a besoin de silence, par contre. 

De concentration. Et de solitude. 

Le moment est important. 

Dans les éprouvettes, les bulles vertes s’agitent. Le savant désinfecte à grands coups d’alcool le bassin dans lequel les solides s’agglutineront à nouveau. 

Le mélange pétille… 

On frappe à la porte du labo. 

« C’est pas vrai… » 

– Je peux entrer, papa ?

– Pas maintenant !

– S’il te plaît…

– Non !

Il entre. 

Paterson n’a pas pensé à verrouiller. Il sait pourtant que son monstre ne reste jamais seul bien longtemps. 

– Je dois te parler, papa. 

– Plus tard !

– C’est très important…

Paterson lève les yeux au ciel. Le monstre veut toujours parler. Discuter. Se confier. Partager le moindre de ses états d’âme, matin, midi, soir. Et parfois même la nuit. 

– Sors de mon labo, s’il te plaît.

– Pourquoi ?

– Laisse-moi seul quelques heures, d’accord ? On parlera plus tard.

– Qu’est-ce que tu fais ? 

– Un truc.

– Une recette ?

– Si tu veux.

– Je peux t’aider ?

– Non. 

– Je ne veux pas te déranger, mais…

– Trop tard, tu m’as dérangé.

– J’ai besoin de me confier. 

– Que se passe-t-il, encore ?

– Je suis mélancolique.

– Normal, c’est novembre. Autre chose ?

– Tu crois que c’est à cause de la pluie, si je suis triste ?

– Précisément ! 

– Tu es mélancolique, toi aussi ?

– Pas du tout. 

Et voilà le monstre qui pose ses grosses fesses sur le trop petit banc, qui s’écroule. 

Le monstre s’excuse et promet de réparer le meuble. Il réparera. Il n’a qu’une parole. Il sait tout faire.

– Est-ce que tu prépares un dessert pour ce soir, papa ?

– Pas exactement, non. 

– Je suis certain que ce sera délicieux.

– C’est gentil.

– Tu me trouves gentil ?

– C’est mon plus grand problème. 

– Qu’est-ce que tu veux dire ?

Paterson soupire.

– Je ne t’avais pas imaginé comme ça, disons.

– C’est mieux ou pire ?

– Tu es mieux, alors c’est pire.

– Tu aimerais que je sois comment ?

– Vilain. Méchant. Je te l’ai déjà dit.

Le monstre reste silencieux un moment. 

Ce qui, pour lui, est un exploit.

– Je vais faire des efforts pour devenir vilain. 

– Tu vois ? Encore là, tu es trop gentil.

– Je peux devenir méchant.

– Tu n’y arriveras pas. 

– Tout le monde peut s’améliorer, papa.

Le monstre sourit. Même ses yeux sourient. Il est adorable. 

Tout le problème est là. 

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Il faut de tout pour faire un monstre, de Johanne Mercier, Éditions FouLire