Ce qui se cache derrière Jonny Appleseed

Jonny Appleseed, traduit par Arianne Des Rochers, est en lice pour les Prix littéraires du Gouverneur général 2020 dans la catégorie Traduction. 

Conseil des arts du Canada, Christian Lalonde / Montage L'actualité

Originaire de Tiohtià:ke/Montréal, Arianne Des Rochers pratique la traduction littéraire depuis 2016. Depuis juillet 2020, elle enseigne la traduction à l’Université de Moncton, en territoire mi’kmak non cédé. La relation, la collaboration et la justice sociale sont au cœur de son travail.

Comment s’est déroulée la traduction de ce livre ?

La traduction de Jonny Appleseed s’est effectuée de façon collaborative, notamment en travaillant de très près avec l’auteur, Joshua Whitehead. Après avoir pondu un premier jet, au cours duquel j’avais pris tous mes doutes et mes questions en note, je suis allée rendre visite à Joshua à Calgary pendant une semaine. Là-bas, nous nous sommes rencontrés tous les jours, pour discuter du texte et m’aider à résoudre les difficultés de traduction que le roman me posait. Cette collaboration, qui sous-tend le résultat final, a été absolument cruciale dans mon processus, car mon expérience du monde est très différente de celle de mon auteur. L’important pour moi était de bien rendre le portrait de Jonny, le personnage principal, ainsi que sa vision de ce qui l’entoure, sans recourir à des explications destinées à un lectorat non autochtone.

Quel message avez-vous retenu de ce livre ?

Il est possible d’apprendre à aimer nos blessures et à en prendre soin. Et il est possible d’aimer et d’être aimé dans un monde qui ne nous aime pas en retour ! C’est un roman d’une générosité et d’une tendresse extrêmes, un vrai baume pour ceux et celles que nos structures sociales marginalisent et dépossèdent au quotidien. C’est aussi un livre qui ne s’adresse pas directement à moi, en tant que lectrice/traductrice blanche. Jonny m’a ainsi appris à lire différemment, à ne pas me placer au centre du récit et de ses préoccupations.

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Un extrait de Johnny Appleseed

« Fais de toi un homme » a été le mantra de mon enfance et de mon adolescence, parce que la verge entre mes jambes était pas suffisante pour prouver que j’étais porteur de la masculinité NDN. Il y a des millions de cellules en moi qui se contredisent, des millions de particules qui signalent l’extravagance. À mes yeux, la masculinité est un nom féminin.

J’ai longtemps fait le même rêve à propos d’une robe qui avait les couleurs de la roue de médecine : noir, blanc, jaune et rouge. J’en ai enfin fabriqué une à partir de vêtements que j’ai trouvés en solde à l’Armée du Salut : j’ai défait les coutures des pièces d’origine, découpé des formes à partir d’un patron McCall’s que j’avais trouvé au Village des Valeurs, et recousu le tout en une robe qui me moule le corps comme une deuxième peau. J’ai fait des trous dans des couvercles de cannes de soupe pour les coudre sur la robe à la place des clochettes. Elle retentit glorieusement quand je la mets pour danser dans mon salon. C’est une robe superbe, et elle me fait sentir comme la mariée cadavérique, version NDN. 

On ne m’aurait jamais permis de porter cette robe dans la réserve ; la coudre a été comme une révolte pour moi. Il a fallu que je la fabrique moi-même. Cerise sur le sundae, j’ai ajouté une fente « modeste » le long de la jambe, à la Angelina Jolie. 

Je suis ma propre médecine, et la meilleure qui soit. 

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Jonny Appleseed, de Joshua Whitehead, traduit par Arianne Des Rochers, Mémoire d’Encrier.