Ce qui se cache derrière La société des grands fonds

La société des grands fonds, de Daniel Canty, est en lice pour les Prix littéraires du Gouverneur général 2019 dans la catégorie Essais. 

Depuis, la fin du 20e siècle, Daniel Canty élabore, entre littérature et édition, cinéma et théâtre, art visuel et design, une œuvre où l’écriture se prête à toutes les métamorphoses. Sa première réalisation était l’adaptation en ligne du roman d’Alan Lightman, Einstein’s Dreams (1999), et son premier livre, Êtres artificiels (1997), une histoire du récit d’automate dans la littérature américaine.

La société des grands fonds est une exploration des rapports flottants entre la littérature, l’eau et le temps. Mappemonde (2016) est un essai autofictif sur les origines banlieusardes de sa vocation littéraire, et VVV (2015), l’atlas géopoétique de trois « odyssées transfrontières » réalisées avec l’artiste Patrick Beaulieu. Il est également l’auteur d’un récit, Les États-Unis du vent (2014) et du roman-collection Wigrum (2011), et également le « metteur en livre » de la trilogie La table des matières (2006-2009), une trilogie d’ouvrages collectifs où la forme du livre répond intimement aux textes qui la traverse.

Daniel travaille depuis quelques années à un cycle d’auto-science-fiction, qui a donné lieu, dans différents contextes artistiques, aux ouvrages spéculatifs à tirage limité Mademoiselle Manivelle (2017), L’été opalescent (2016) et Bucky ball (2014). Il vient aussi de terminer l’écriture de deux feuilletons : Sept proses sur la poésie, publié à chaque livraison de la revue Estuaire, et le roman en ligne Costumes nationaux. Il est présentement l’auteur en résidence à Green College, Vancouver. Il enseigne cycliquement l’écriture à L’École nationale de théâtre du Canada.

Comment s’est déroulée la création de l’œuvre ?

La Société des grands fonds a été fondée à l’invitation de l’équipage du Bathyscaphe, le « journal le plus inactuel du monde », qui, de 2008 à 2013, a publié dix numéros à une cadence irrégulière. J’ai décidé d’honorer naïvement l’intitulé et de sonder, dans un feuilleton aqualittéraire, la relation entre les eaux, les livres et le temps. Je souhaitais revisiter des livres qui m’avaient transformé, et composer, au fil du temps, une sorte d’autobiographie de lecture, qui serait aussi une réflexion sur la nature de la fiction. Lorsque Le Bathyscaphe a cessé ses activités en 2013, j’ai créé un site Web (lasocietedesgrandsfonds.com) avec Atelier Mille Mille, qui signe le graphisme de La Peuplade, et Stéphane Poirier, qui a créé les illustrations qui chapeautent chaque épisode. La forme du livre à venir s’y précisait. Au printemps 2018, mes éditeurs ont accueilli le projet, et je me suis laissé porter, l’été durant, par la réécriture en profondeur de chaque texte. J’ai fait confluer d’autres essais aqueux (Lac de soi et De l’eau sur la lune) et écrit une coda, Un livre de garçon, qui révèle l’ensemble comme une sorte de récit d’apprentissage. Je peux donc dire que ce livre, ou son reflet, a flotté en moi pendant dix ans avant d’assumer sa forme actuelle.

Que souhaitez-vous que les lecteurs retiennent de ce livre ? Quel message vouliez-vous faire passer ?

Depuis quelques années, je suis obsédé par une formule, « De la lumière et des histoires ». J’aime les œuvres qui inventent leur propre genre. Avec chaque livre, je tente de créer une forme vivante, qui se défile des préjugés génériques. J’adore les structures arbitraires, les élans naïfs : « Daniel, fais-toi poulpe, fais-toi bleu, et écris avec de l’eau un livre-archipel ! » J’aime penser que La Société des grands fonds a quelque chose d’un roman d’aventures, d’un récit de voyage, d’un traité philosophique… Je ne pratique pas une simple prose d’idées. L’élan narratif, l’architecture du livre, les sentiments fuyants que je tente de saisir sont au cœur du propos. Pour moi, tout commence et s’achève avec des images ou des phrases qui se déposent dans ma conscience et dont je souhaite sonder l’évidence. Je voulais raviver, avec ce livre, les émotions qui m’ont guidé à travers ma vie écrite. Je pratique une écriture en quelque sorte anachronique : l’élégance stylistique convie à une sorte d’espace intermédiaire, où le temps se liquéfie, ouvre à des réalités parallèles, submergées en nous. Je voulais faire ressentir comment la lumière des livres, qui se glisse sous celle de nos jours, et nous accueille en elle, est composée de la même matière que nous.

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Un extrait de La société des grands fonds

Mon père ne savait pas nager. Certaines nuits, dans l’adolescence, je me retrouvais sur le plancher de marbre d’un sanatorium, dans quelque république des rêves au centre de l’Europe, où les écrivains d’une autre époque étaient appelés à purger leur peine. J’y surplombais un bassin carrelé de minuscules tuiles, dans des tons pâles, de bleu ou d’aigue-marine. L’eau bouillonnait et mes parents, complètement nus, ventres arrondis et peaux plissées par l’âge, surnageaient en faisant le petit chien, ce type de brasse maladroite, bras repliés au plus près du corps, mains battant comme des palmes, qui est celui des nageurs débutants. Barbotant en rond, les yeux inquiets, ils composaient une image d’une vulnérabilité extrême. Ils semblaient indifférents à ma présence, jusqu’à-ce que l’eau se mette à tourbillonner, les entraînant en une spirale descendante, qui les rapetissait à chaque tour. Je savais que, bientôt, ils seraient deux êtres minuscules, la tête tournée tant bien que mal vers la surface. Ils n’arriveraient pas à se tenir la main, jetteraient des regards implorants dans ma direction. Je savais aussi que je me tiendrais là, figé sur le marbre, pleurant à chaudes larmes. Quand il ne resterait qu’une flaque triste autour du renvoi, je m’éveillerais sur un oreiller mouillé. 

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La société des grands fonds, par Daniel Canty, La Peuplade

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