Ce qui se cache derrière La Société du feu de l’enfer

Le roman La Société du feu de l’enfer, traduit par Sophie Voillot, est en lice pour les Prix littéraires du Gouverneur général 2020 dans la catégorie Traduction. 

Conseil des arts du Canada, Christian Lalonde / Montage L'actualité

Née à Marseille, Sophie Voillot a grandi au Québec et vit à Montréal. Elle a remporté un premier prix littéraire du Gouverneur général – traduction en 2006 grâce à Un jardin de papier, de Thomas Wharton. Finaliste aux GG en 2007 pour La fin de l’alphabet de C.S. Richardson, puis en 2008 pour Logogryphe de Thomas Wharton, Sophie Voillot a également traduit le premier roman de Rawi Hage, Parfum de poussière, qui a remporté le Prix des libraires ainsi que le Combat des livres en 2009. Sa traduction du second roman de Rawi Hage, Le Cafard, lui a valu un nouveau GG en 2010. Après avoir figuré parmi les finalistes du GG 2011 pour sa traduction du roman de David Homel Le droit chemin, Sophie Voillot reçoit une troisième fois le prix du Gouverneur général en 2013 avec L’enfant du jeudi d’Alison Pick. Le sous-majordome de Patrick deWitt se classe parmi les finalistes en 2017, et Onze jours en septembre, de Kathleen Winter, en 2019.

Comment s’est déroulée la traduction de ce livre ?

Traduire Rawi Hage, c’est à la fois festif et dangereux. La fête est celle du langage : une explosion d’images hallucinées de poésie. Quant au danger, il réside dans la puissance d’évocation de l’écriture de Rawi. Les détonations ne sont pas que verbales. C’est une longue procession allant de tragédie en catastrophe, dans laquelle un personnage perd littéralement la tête, d’autres un être cher, quand ce n’est pas la raison ou la vie. 

Il fallait accepter de recevoir tout ça en plein cœur, sans défense, puisque pour bien traduire on doit d’abord ressentir, laisser résonner en soi la voix de l’auteur afin de lui donner des mots qui sonneront juste. Chaque jour je partais en expédition dans un terrain miné, sans savoir si j’allais marcher sur une bombe ou sur une fleur. 

Et j’en redemande !

Quel message avez-vous retenu de ce livre ?

Dans un monde absurde où la guerre peut frapper n’importe qui, n’importe quand, ce qui importe le plus est d’oser être soi-même. S’épanouir tant bien que mal entre le premier souffle et le dernier sommeil. Tenir tête aux forces réductrices de la religion, de la politique, des conventions sociales étouffantes qui n’ont pour fonction que de réprimer toute indépendance. 

Parfois ce n’est qu’après la mort que cette révolte est possible : pour une femme mal mariée, choisir d’être enterrée auprès de son amant bien-aimé. Pour un épicurien impénitent, trôner au-dessus d’une orgie spectaculaire réunissant toutes sortes d’originales et de marginaux. 

Si une chose est sacrée, ce sont les dernières volontés des mourants. Pavlov, le personnage principal, est prêt à tout mettre en œuvre pour les respecter, pour accomplir, parfois au risque de sa propre sécurité, de sa propre existence, les cérémonies singulières qui donneront un sens à la vie des morts. 

///

Un extrait de La Société du feu de l’enfer

L’aube venue, le père éveilla le fils, recueillit les cendres du four crématoire, les pétrit avec de l’eau et les étala partout sur son visage et sur ses mains.

Pavlov se brossa les dents, se lava la figure et, envahi d’un émerveillement mêlé d’embarras, sortit rejoindre son père dans le matin froid. Froid des soldats qui marchent au combat, piétinant les champs des fermiers, cœur froid des villageois qui se vengent en dépouillant de leurs godillots les soldats morts d’avoir perdu la bataille, froid rosé de l’aurore dans laquelle les blessés trébuchent sur des légumes, des racines, des branches mortes, meurtris, fusillés, poignardés, hallucinant leurs noces avec une fille de fermier leur servant de guide sur le chemin du paradis des troupiers. Pavlov contempla les vastes montagnes désertes tandis que son père psalmodiait. Puis le père embrassa Pavlov sur le front, le prit par la main et, chantant dans une langue étrangère, l’entraîna dans une autre danse. Pavlov, sidéré mais désireux d’accéder aux désirs de son père, lui emboîta le pas avec le sourire.

Plus tard, il l’aida à vider le crématorium de ses cendres et à les envelopper dans un tissu. Ils longèrent tous deux un étroit sentier encombré de broussailles qui sinuait entre de hauts rochers préhistoriques jusqu’à une falaise dominant une vallée encaissée. La vue était sublime et le vent qui venait de survoler cette succession de collines vertes pour pénétrer dans la vallée les survola de la même façon. Le père de Pavlov secoua le tissu, celui-ci s’ouvrit, le vent s’empara des cendres et la poussière se dispersa dans une seule direction. 

Le vent du nord, commenta son père, souffle vers le sud, le vent d’est vers l’ouest et il dissémine les effluves du temps.

À l’intérieur de la maison, le père se lava le visage et les mains, les essuya avec un linge, le mit dans le poêle qui ronflait au milieu de la pièce et le laissa brûler.

Puis ils redescendirent vers la ville de Beyrouth, père et fils roulant encore une fois en silence sous la pluie de bombes. La guerre avait repris.

***

La Société du feu de l’enfer, de Rawi Hage, traduit par Sophie Voillot, Éditions Alto