Ce qui se cache derrière La terre

Le roman La terre, de Sylvie Drapeau, est en lice pour les Prix littéraires du Gouverneur général 2019 dans la catégorie romans et nouvelles. 

Sylvie Drapeau est comédienne, principalement au théâtre. Après avoir consacré sa vie d’artiste à la scène, elle se dévoue désormais de plus en plus au métier de l’écriture.

Comment s’est déroulée la création de l’œuvre ?

La terre est le dernier opus d’une tétralogie qui compte déjà Le fleuve, Le ciel et l’enfer. Il s’agit du quatrième élément, de la quatrième et dernière adresse à un mort. Une morte cette fois : Ma sœur Suzanne. La terre est un peu indissociable des trois romans qui l’ont précédé, puisque ceux-ci n’auraient tout simplement pas existé sans que n’adviennent les événements relatés dans La terre.

Nous apprenons ici que la narratrice est actrice et qu’elle s’est rendue jusqu’à l’épuisement. « C’est en faisant le deuil de Suzanne que j’entrepris le voyage de ma reconstruction. » L’ensemble du processus d’écriture s’est déroulé sur huit ans, à la suite de cet épuisement bien réel. À l’origine, chacun de ces livres était une partie d’un même ouvrage. Chaque mort avait son chapitre. Puis je me suis dit que c’était trop ambitieux pour une première expérience d’écriture. Alors je les ai travaillés, un à la fois, chaque chapitre se développant en un livre.

La terre renferme davantage de secrets, de révélations. C’est l’aboutissement d’une réflexion sur la mort, mais surtout sur la vie, sur le fait de survivre aux morts. Je souhaite que chaque lecteur puisse s’identifier, non pas tant aux faits qui traversent mes récits, mais bien à une certaine intériorité; que mes livres soient une fenêtre les révélant à leur propre sensibilité, à leur compassion, à leur humanité. C’est ce que je me suis employé à faire à travers l’écriture : donner une voix à cette petite fille et son incompréhension, à cette jeune femme et son désarroi, à cette femme et ses détresses. J’ai tenté de faire œuvre d’art utile.

Je l’ai fait pour moi, ma famille et le monde. Je cherche la lumière et à force je finis par en trouver des parcelles. L’expérience du deuil est commune à tous les êtres humains. La façon que j’ai eue, dans l’écriture, de l’apprivoiser encore et encore est en soi une profession d’espoir. « Je suis une arracheuse d’ombre. »

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Un extrait de La terre

On dit que seuls les plus coriaces peuvent survivre, mais on dit aussi que les apparences sont trompeuses. Ainsi, de nous deux, c’était toi, ma sœur, qui devait mourir en premier.

Je n’aurais pas donné cher de ma peau, pourtant, lorsque j’ai réussi, telle une bête blessée, à me traîner jusqu’à ton chevet. Tu étais si détendue, alors, enfin libérée de cette effroyable douleur à la tête. On croyait vraiment qu’ils t’avaient sortie de ce marasme, à l’hôpital.

À cause des antidouleurs, tu parlais tout doucement, comme une enfant tranquille.

– Je suis heureuse que tu viennes, là, maintenant. Avant, j’avais trop mal à la tête, j’aurais pas voulu que tu voies ça.

Fallait-il donc que tu sois présentable ? Devant moi, ta sœur ? Moi dont l’existence glissait sur une pente de plus en plus raide, et qui étais de moins en moins « sortable » ? Mon énergie vitale était à son plus bas niveau, et ma capacité à supporter les chocs, réduite à zéro. J’étais bombardée de toutes parts. Je me croyais mourante, au chevet d’une survivante. C’est ce que je t’ai dit.

– J’ai perdu ma force.

J’avais laissé passer quelques jours avant d’aller te voir, parce que je ne pouvais plus prendre la voiture et rouler sur le pont qui traverse le fleuve ; les crises de panique étaient si violentes que j’avais peur de perdre la maîtrise de moi-même et de glisser vers l’onde, d’être entraînée par le courant profond, moi aussi, d’être engloutie par sa toute puissance.

Le surlendemain de ma propre chute, je m’étais risquée. À la grâce de Dieu! Avec la sensation d’évoluer sur une corde raide, j’avais réussi à traverser le pont, et à me rendre à l’hôpital. Mais devant l’ascenseur je m’étais figée, comme un animal traqué. Ça me semblait insurmontable, comme tant de choses alors. L’escalier m’était apparu comme une solution miraculeuse. « Mon Dieu, c’est vrai ! Les escaliers ! Merci ! »

Les plus petites choses, les choses les plus banales étaient devenues fabuleuses, car elles étaient bien réelles, je pouvais m’y agripper. J’habitais désormais dans un monde où plus rien n’était pareil au connu. J’avais monté les marches une à une, avec reconnaissance, en tenant la rampe, comme une personne âgée.

Tu ne voyais qu’une partie du bouquet qui trônait sur la tablette de ton lit d’hôpital. Je le déplaçais sous tes yeux jusqu’à ce que tu m’arrêtes.

Ça y est. Mais on dirait que je les vois pas toutes, c’est drôle.
Comment ça, tu les vois pas toutes ?
Je vois juste celles en haut à droite, les mauves. Y a pas juste des mauves, hein ?
Non, Suzanne, y en a aussi des roses, des blanches…
Tu devenais peu à peu aveugle.

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La terre, par Sylvie Drapeau, Leméac Éditeur

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