Ce qui se cache derrière La vie au long cours

Le livre La vie au long cours, d’Isabelle Daunais, est en lice pour les Prix littéraires du Gouverneur général 2021 dans la catégorie Essais.

Montage L'actualité

Isabelle Daunais est professeure de littérature française à l’Université McGill, où elle est titulaire de la Chaire de recherche du Canada sur l’esthétique et l’art du roman. Spécialiste de l’œuvre de Gustave Flaubert, à qui elle a consacré sa thèse de doctorat, elle a publié plusieurs ouvrages sur le roman moderne, notamment Les grandes disparitions : Essai sur la mémoire du roman (2008) et Frontière du roman : Le personnage réaliste et ses fictions (2002).

Cofondatrice de la revue L’Inconvénient, dont elle a été membre du comité de rédaction de 2000 à 2014, Isabelle Daunais est également l’auteure du Roman sans aventure (prix Victor-Barbeau 2016), qui porte sur la façon dont le roman québécois, en faisant face à la nécessité de faire le récit d’un monde abrité, trouve sa spécificité, son originalité et sa puissance d’élucidation. Isabelle Daunais est lauréate du prix André-Laurendeau de l’Acfas (2017) et du prix Killam en sciences humaines (2016).

Comment s’est déroulée la création de ce livre ?

Ce livre a été composé à partir d’essais rédigés au fil des ans et dont l’unité, à la relecture, m’a particulièrement frappée. Cette unité n’était pas celle de thèmes ou d’objets en particulier, mais, ce qui me semblait beaucoup plus intéressant à creuser, celle du pouvoir extrêmement varié dans ses formes qu’a le roman de prendre en charge le temps long. Si je dis creuser, c’est parce que la composition d’un livre à partir de textes publiés à des moments différents et dans des endroits très divers non seulement constitue en soi une entreprise de réécriture (tous les textes ont été substantiellement revus et remaniés, quelques-uns sont inédits), mais entraîne également un travail de réflexion à neuf. Penser les liens entre les œuvres abordées, voir des arcs se dessiner là où on n’en soupçonnait pas, découvrir des chemins imprévus est certainement l’une des meilleures parts de l’écriture d’un essai comme celui-ci.

Que souhaitez-vous que les lecteurs retiennent de votre livre ?

Le temps long est un temps que nous avons du mal à saisir et que les exigences toujours plus nombreuses du présent nous conduisent à ignorer. Pourtant, nous habitons le temps long aussi bien que le temps bref, et la vie au long cours est, quand on l’examine, une expérience aussi saisissante que la vie immédiate. Peu de formes parviennent à la représenter, à l’exception majeure du roman. Par sa longueur, par les existences qu’il met en scène, par les personnages dont il suit les transformations, par ses jeux sur la mémoire et sur l’oubli, le roman trouve dans le temps long à la fois l’un de ses matériaux les plus singuliers et l’un de ses grands objets de méditation. C’est la puissance et la beauté avec lesquelles le roman explore le temps long et nous permet, à notre tour, de l’interroger que j’ai voulu montrer avec ce livre.

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Un extrait de La vie au long cours

Le roman a une particularité à laquelle on ne prête guère attention, tant elle lui est consubstantielle et tant elle nous semble évidente, et qui, pourtant, est au cœur de toute son action, de toute sa portée et de toute son histoire : le temps qu’il exige pour que nous le « consommions ». Ni l’écoute d’un concert ou celle d’une pièce de théâtre, ni une visite au musée, ni le visionnement d’un film ne demandent autant d’heures que la lecture d’un roman, des heures si nombreuses qu’il nous faut les découper et les répartir. Il y a dans cette particularité, quand on y pense, quelque chose d’anachronique, comme issu d’un autre âge : les époques anciennes avaient l’habitude des récits longs — épopées, chansons de geste, sagas, mystères, miracles — dont la représentation ou la récitation occupaient des jours entiers, parfois des semaines entières. Mais ces formes sont mortes depuis des siècles et ont fait place à des formes toujours plus brèves, plus condensées, plus immédiates. L’une des valeurs premières de ces formes, par quoi se définit d’ailleurs presque tout l’art moderne, est le saisissement. Abandonnant leurs longueurs anciennes, la poésie et le théâtre ont ainsi rejoint la musique, la peinture et l’ensemble des arts visuels pour nous livrer des œuvres qui, même si elles nous invitent à les méditer et à les revisiter, ont comme caractéristique de se présenter instantanément à notre conscience, et immédiatement comme un tout.

Le roman est la grande exception : on ne peut saisir un roman en un seul instant ni même en une seule séance, et il ne peut constituer un tout que par le moyen diffracté de la mémoire. Cette exception n’est pas sans conséquences. La longueur du roman exige de nous une attention singulière, elle nous oblige à la lenteur et même à des calculs — au moment d’entreprendre la lecture d’un roman, nous soupesons toujours, que nous le voulions ou non, le temps qu’il faudra pour nous y consacrer —, elle demande que nous quittions le cours sans cesse plus rapide de nos journées pour nous introduire dans celui infiniment plus lent qui est le sien. Quand la vie tout entière était lente, il y avait moins de contraste entre le temps du roman et celui de l’existence. Même si elles existaient en parallèle, leurs heures étaient à peu près synchrones, avançaient plus ou moins à la même vitesse. Mais à partir du moment où le contraste entre ces heures devient si vif qu’il est presque vertigineux, il y a dans l’expérience romanesque une forme d’étrangeté. Lire un roman a certes toujours été une façon d’entrer dans un autre monde. Pour nous aujourd’hui, c’est également une façon d’accéder à une ampleur de temps que bien peu d’expériences nous permettent de connaître.

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