Ce qui se cache derrière La vie utile précédée de Errance et tremblements

La pièce La vie utile précédée de Errance et tremblements, d’Evelyne de la Chenelière, est en lice pour les Prix littéraires du Gouverneur général 2019 dans la catégorie Théâtre. 

Née en 1975 à Montréal, Evelyne de la Chenelière se consacre au théâtre depuis plus de vingt ans. En 2006, la metteuse en scène Alice Ronfard présentait au Théâtre Espace Go la pièce Désordre Public, texte pour lequel Evelyne de la Chenelière a reçu, la même année, le prix littéraire du Gouverneur général du Canada. Au printemps 2009, le tandem proposait dans la même salle Les Pieds des Anges. Ce texte s’est vu décerner en 2010 le prix SACD de la dramaturgie de langue française. Il a été sélectionné par le Bureau des lecteurs de la Comédie-Française et a remporté le premier Prix du public.

En 2011, Bashir Lazhar a fait l’objet d’une adaptation au cinéma par le cinéaste Philippe Falardeau, sous le titre de Monsieur Lazhar. Le film a été mis en compétition officielle pour l’Oscar du meilleur film en langue étrangère.

Lumières, lumières, lumières, publiée aux éditions Théâtrales et créée dans une mise en scène de Denis Marleau à l’automne 2014, marque le début d’une résidence artistique d’Evelyne de la Chenelière au théâtre Espace Go. Le cœur de cette résidence fut une écriture déployée pendant trois ans sur un mur du théâtre, dans un geste interrogeant le devenir et le recommencement.

En 2017, elle est finaliste pour le Prix Siminovich à l’excellence et à l’innovation en théâtre canadien, et reçoit en 2018 la distinction de Chevalier des Arts et des Lettres de la République française.

Sa dernière pièce, La vie utile, a été présentée à l’Espace Go au printemps 2018 ainsi qu’au Festival TransAmériques dans une mise en scène de Marie Brassard.

Le parcours d’Evelyne de la Chenelière est marqué par une recherche constante et un désir de questionner l’art vivant, tant par l’écriture que par le jeu. Son engagement total et global dans l’art a fait d’elle une artiste dont l’influence se fait ressentir dans le milieu théâtral et sa relève.

Que souhaitez-vous que les lecteurs retiennent de votre livre ?

J’ai voulu tendre vers l’écriture de ce qui est impossible à écrire.

J’ai voulu écrire l’impossible, en faisant le récit d’une expérience dont on ne peut témoigner : celle de sa propre mort.

Un jour banal, alors que Jeanne est tranquille dans son appartement, la mort entre sans prévenir. Jeanne l’accueille comme on reçoit un invité : elle lui ôte son manteau, elle lui offre un verre, elle cherche à établir un contact. Jeanne discute avec sa propre mort. On découvre alors une femme très seule, au bout d’une vie pleine de méfiance et d’indifférence; une vie où elle n’a pas su rencontrer l’autre.

Par la fenêtre de son appartement, Jeanne regarde la vie des autres se poursuivre, puis elle se voit elle-même, plus jeune. Une autre Jeanne, celle de l’enfance et de l’adolescence, se promène à cheval dans une forêt. Apparaissent aussi le père et la mère de Jeanne, qui apprennent à leur fille comment regarder le monde; essentiellement, par les mots, et avec l’espoir d’un Paradis pour le salut de l’âme. Bourreaux malgré eux, ils accablent la petite Jeanne d’enseignements plus terrifiants les uns que les autres, enseignements issus de la Bible et de la Grammaire française, ouvrages où le risque de la faute est partout. Au cœur de cette forêt sombre et inquiétante, Jeanne chute de son cheval. Cette chute n’a pas de fin; elle semble éternelle.

Pourtant, Jeanne est bel et bien dans son appartement; elle parlemente avec la mort pour négocier un sursis de temps. Quelle Jeanne vit? Quelle Jeanne meurt? Quel temps est le présent?

Tout s’entremêle, à l’image de l’écheveau de nos pensées, de nos souvenirs, de nos fantasmes, des prismes concurrents par lesquels on regarde le réel.

///

Un extrait de La vie utile précédée de Errance et tremblements

MÈRE DE JEANNE
Regarde, Jeanne, ce sont des sentiers
Car il faut bien dompter ce qui pousse
Autrement la forêt deviendra noire et impénétrable
Ne t’écarte pas des sentiers
Une forêt cherche toujours à nous perdre
Elle se venge pour tout le sol
Qu’on lui a volé
Si tu es silencieuse, tu verras peut-être un animal sauvage
Peut-être même un chevreuil
Mais le chevreuil se cache
Il se méfie
Il sait, depuis son premier jour, que l’homme est un prédateur
Que toi et moi, ma chérie
Nous portons l’odeur du sang depuis des millénaires
Oui, même toi
Tu as déjà mangé du jambon n’est-ce pas?
Alors il y a peu de chance que tu voies un chevreuil
Mais tu peux regarder les plantes et les fleurs
Qui ne se sauvent pas
Pauvres fleurs
Les pauvres elles ne savent pas se sauver
Regarde

JEANNE DANS SA CHUTE
Ma mère m’emmène faire une promenade en forêt
Elle me dit
Regarde

MÈRE DE JEANNE
Regarde !

JEANNE DANS SA CHUTE
Et partout où je pose les yeux je ne vois que des ruines

MÈRE DE JEANNE
Regarde comme c’est beau regarde !

JEANNE DANS SA CHUTE
Ma mère m’enseigne les fleurs
Elle me dit que le sapin est un arbre à feuilles persistantes
Elle me dit que l’achillée millefeuille est appelée
Queue d’écureuil par les Amérindiens

MÈRE DE JEANNE
Regarde ses feuilles courbées et touffues, c’est vrai qu’on dirait des petites queues d’écureuil, tu ne trouves pas?

JEANNE DANS SA CHUTE
Je ne trouve pas.
Ma mère me dit que l’épervière orangée a des petits poils
Pour la protéger du froid
Et qu’il ne faut pas cueillir l’ail des bois

MÈRE DE JEANNE
L’ail des bois est devenu une espèce vulnérable à cause de l’appétit immodéré des hommes, qui prennent trop de tout.

JEANNE DANS SA CHUTE
Ma mère me tient la main, je lui rends la pareille
Même si nous ne savons pas comment faire

MÈRE DE JEANNE
Oh, regarde, Jeanne!

JEANNE DANS SA CHUTE
Ma mère me montre une fleur blanche.

MÈRE DE JEANNE
Tu vois cette fleur? On l’appelle le sabot de la Vierge.

JEANNE DANS SA CHUTE
La fleur me regarde.

MÈRE DE JEANNE
Le sabot de la Vierge. Tu vois, Dieu est partout, même en forêt.

JEANNE DANS SA CHUTE
Dieu me regarde.

MÈRE DE JEANNE
Dieu est partout et voit tout, même dans ta tête. Rien ne lui échappe, pas même les rêves que tu produis, tu peux dormir tranquille. Tu n’es jamais seule. Jamais jamais. Même dans ta tombe, l’œil de Dieu sera là. Ferme ta bouche quand tu ne parles pas, Jeanne. Ça donne l’air abruti de garder la bouche ouverte, comme ça.

JEANNE DANS SA CHUTE
Quand ma mère ne regarde plus, j’écrase le sabot de la Vierge. Mais Dieu m’a vue.

***

La vie utile précédée de Errance et tremblements, par Evelyne de la Chenelière, Les Herbes rouges

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