Ce qui se cache derrière La voie romaine

Le livre La voie romaine, de Sylveline Bourion, est en lice pour les Prix littéraires du Gouverneur général 2022 dans la catégorie Essais.

montage : L’actualité

Née à Besançon (France), Sylveline Bourion est titulaire d’un doctorat en analyse musicale. Elle enseigne cette discipline à l’Université de Montréal, où elle est professeur agrégée. Ses ouvrages musicologiques portent sur le style (Le style de Claude Debussy, Vrin, Paris) et le discours (Analyser le langage tonal, Vrin, Paris, à paraître). Par ailleurs, elle a publié, aux cahiers littéraires Contre-jour (Montréal), plusieurs textes de récits (La balade au chemin de fer ; Béni ; La lampe ; Les Quatre-Route ; Pont-de-Sèvres ; Le chemin d’angle ; L’écoute réduite), d’analyses et de critiques. Quelques fragments de La voie romaine ont été publiés, sous une forme un peu différente, dans Contre-jour.  

Comment s’est déroulée la création de ce livre ?

Élevée entre ma gouvernante et des parents autoritaires et distants, j’ai vécu une enfance du XIXe siècle, dans une France rurale qui n’avait guère changé depuis. Égarée en moi-même, j’ai relevé, durant mes premières années, de ce qu’on appellerait aujourd’hui le spectre de l’autisme.  

J’ai appris à écrire avant d’apprendre à parler. Cela s’est passé lorsque j’avais trois ou quatre ans. Un jeune servant de ferme m’a montré les lettres ; j’ai pu écrire, et donc parler. Ce fait a été porté ensuite, durant longtemps, comme une honte première sur laquelle j’avais fondé mon être. Pourtant, cette histoire de vie m’a donné un privilège rare : celui de me souvenir de ma pensée, de mes impressions d’avant le langage. C’est une forme de pensée très différente de la pensée du langage, dont je me souviens et que je peux, d’une certaine façon, convoquer encore aujourd’hui.  

C’est ce que j’ai appelé, dans le secret de ma conscience depuis toujours, la voie romaine. Il arrive, lorsque le monde se fait dur, que je retourne un peu sur la voie romaine, le temps de quelques heures, de quelques jours, le temps que passe le plus gros de l’orage. 

Que souhaitez-vous que les lecteurs retiennent de votre livre ? Quel message vouliez-vous faire passer ? 

Je n’ai pas de message, le texte étant supposé parler de lui-même ! Mais ce que je peux dire c’est que La voie romaine est un récit de résilience, celui d’une petite fille, que j’ai été, que je suis toujours dans une certaine mesure, qui va trouver la langue pour survivre, pour émerger du chaos qui l’a vu naître. Peut-être y a-t-il un message d’espoir, en tout cas de lumière, dans ce texte : je l’ai écrit pour déposer ma honte d’avoir été ce que j’ai été, et peut-être pour trouver dans cette honte une fierté.

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Un extrait de La voie romaine

Après, c’était la longue nuit qui commençait.  Plus tard, il se trouverait que l’aube viendrait toujours, le lendemain de tous les jours. Les nuits de mon enfance, elles, n’avaient pas ce destin certain. La nuit venait, ou plutôt elle était, soudain, elle était comme si elle avait toujours été et que nous avions vécu au temps d’une éclipse éternelle. Tatie faisait le tour de la maison. Le néon de la cuisine s’allumait, Tonton allait boire un verre d’eau, geste immémorial du coucher, puis s’éteignait. 

Moi, j’allais à la chambre bleue. Petite, moins petite, plus grande encore, j’irais à la chambre bleue. J’ouvrais la fenêtre. Alors, toute la nuit montait du dehors ; c’était la route au loin, la route de Saint-Marcellin où passait encore quelque voiture ; c’étaient les bêtes à l’étang, le frôlement lointain des moustiques, des grenouilles, de toutes ces bêtes qui apprêtaient leur bivouac entre les tiges des roseaux et des joncs à massette ; c’était le clapotis des barques amarrées au canal ; c’était parfois un chien jappant dans quelque ferme éloignée des campagnes alentour ; une voix, sur la plaine, qui criait un au revoir ou hélait une vache tardive ; c’était le grésillement presque inaudible du lampadaire, à l’entrée de l’impasse ; une porte qu’on ferme, un poste de télévision qu’on éteint. Et puis, c’était enfin le vrai bruit de la nuit, sans tous les bruits qui le masquent ; c’était toute la terre autour qui expirait, en un souffle infini, l’ardeur du jour, c’étaient les arbres qui lentement se dégonflaient du soleil de midi, les haricots qui, après avoir lutté tout le jour dans le four du soleil, se détendaient et grandissaient durant leur sommeil comme des enfants ; c’étaient, jusque là-bas, les nouveaux châtaigniers de Vassalieux, ceux qu’on avait replantés après le feu, qui croissaient sans repos, dont l’écorce grinçait, crissait, s’étirait, se fendait. C’était, auquel je faisais mes adieux peut-être pour toujours, c’était, à mesure que je fermais les battants du volet, le ciel de Saint-Rambert, tout ce ciel d’enfance dont je n’avais jamais tenu pour certain qu’il serait là le lendemain, c’était le ciel de Saint-Rambert que pan par pan je repliais en repliant chaque pan des volets. Alors, voici, c’était la chambre close, c’était la chambre noire. J’allais vers mon lit, amarré là comme plus tard il le serait ailleurs ; et dans cette barque aux attaches incertaines, aux rivages imprévus, souvent tristes, je devais grimper et rester jusqu’à ce que le jour m’en libérât. Mais j’avais pris soin de cacher, sous le traversin, l’exemplaire unique de toute ma langue, le Larousse que Pierre m’avait un jour remis à la sauvette, après l’avoir volé dans la bibliothèque du château. Commençait alors le vrai royaume de ma langue, celui dont nul ne pouvait dérober quoi que ce fût, car il se dérobait lui-même aux yeux des vivants. Je n’avais pied nulle part, et la navigation était approximative. Mais toute ma langue était autour de moi, vieille garde qui ne se rendrait pas. Je la prenais dans mes bras, bien qu’il me semblât que c’était elle plutôt qui me veillait, toujours là, en moi et au-dehors. Je tirais les couvertures, scellant au sec ce que je tenais de plus précieux contre les mauvaises bordées du monde. Ma langue, langue mienne. Et la vie avec elle avait quelque chose de moins amer, de moins inglorieux, peut-être de moins probable. La nuit pouvait commencer.  

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