Ce qui se cache derrière L’accoucheuse de Scots Bay

L’accoucheuse de Scots Bay, traduit par Sonya Malaborza, est en lice pour les Prix littéraires du Gouverneur général 2020 dans la catégorie Traduction.

Conseil des arts du Canada, Christian Lalonde / Montage L'actualité

Originaire de Rexton, Sonya Malaborza habite à Galloway, juste au nord de Moncton. Cette traductrice diplômée et passionnée détient une maîtrise de l’Université York et un baccalauréat de l’Université de Moncton, où il lui arrive d’enseigner et de présenter des conférences. On lui doit notamment la traduction des romans La femme du capitaine (Perce-Neige) de la Néo-Brunswickoise Beth Powning, et L’accoucheuse de Scots Bay (Prise de parole), de la Néo-Écossaise Ami McKay. 

Sonya affectionne tous les genres littéraires. Avec sa collègue Marie-Claude Hébert, elle a traduit Nta’tugwaqanminen : Our Story (Fernwood Publishing), un essai sur la présence historique des Mi’gmaqs dans la Gaspésie et le nord du Nouveau-Brunswick actuels. Comme il y a toujours plus d’un projet sur sa table, elle s’attaque en ce moment aux poèmes et essais de l’écrivain vénézuélien Adalber Salas Hernández et à la poésie de l’autrice mexicaine Isabel Zapata. Elle collabore également à la création d’une pièce sur la figure de Phèdre pour la compagnie ontarienne InterArts Matrix.

Sonya possède une connaissance intime du milieu littéraire des provinces atlantiques. Elle prend d’ailleurs plaisir à accompagner des écrivains et écrivaines dans l’exercice de leur profession, notamment pour la revue Ancrages, où elle veille à l’édition des contenus. 

Comment s’est déroulée la traduction de cette œuvre ?

La création de L’accoucheuse de Scots Bay s’est faite quelque part entre les eaux vastes et agitées près desquelles habite Ami McKay et la toute petite pièce dans laquelle je m’enfermais à Moncton, souvent tard le soir, pour traduire. 

Sous le halo lumineux de ma lampe de travail, je partais en quête de plantes médicinales nommées en hommage à Marie, de vieux recueils de cantiques, de photos d’archives et j’en passe. J’ai découvert plein de choses en fouillant, la plus marquante étant peut-être la violence de certaines pratiques obstétriques des années 1940. J’ai été surprise aussi de voir dans les ouvrages de médecine traditionnelle tous les remèdes cités pour mettre un terme à une grossesse non voulue. On peut supposer que les accoucheuses d’antan offraient ce service aux femmes qui le demandaient.

En plus des heures consacrées à la recherche (à me perdre souvent dans les méandres internesques…), j’ai lu beaucoup de poésie acadienne ; ces textes m’aidaient à mieux cerner la musique des voix francophones qui devaient habiter l’univers de Scots Bay. Des poètes de la Louisiane, du Nouveau-Brunswick, de la Nouvelle-Écosse… Tout ça a servi de carburant.

En traduisant, il m’a semblé essentiel de donner aux personnages des accents de chez moi, en Acadie. Après tout, quand on cherche Scots Bay sur la carte, on le trouve tout juste à côté de Grand-Pré, ce lieu de première importance pour tant d’Acadiens. Marie Babineau, une des accoucheuses du titre, était déjà acadienne dans la version anglaise ; inspirée en partie de la grand-mère d’Ian, le mari d’Ami, elle était porteuse d’une certaine mythologie vers laquelle je l’ai un peu ramenée. 

Si je vous confie tout ça, c’est pour vous aider à comprendre qu’il m’aurait été inconcevable de traduire autrement cet ouvrage. La piste était là ; il suffisait de la suivre.

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Un extrait de L’accoucheuse de Scots Bay

Ma tante partie, M’ame B. est restée longtemps sans rien dire. Une fois le souper terminé, elle a rompu le silence.

– Faut je te dise de quoi.

Elle a porté une main aux colliers de perles à son cou.

– Ça fait pas une miette de différence, tu comprends ? Chus pas le Bon Djeu. Quoi que tu fasses, ça sera tout le temps entre yelle pis le Bon Djeu. Ça dérange pas c’est qui. Moi, chus juste là pour soulager la douleur. C’est aussi simple que ça.

Elle s’affairait à allumer des chandelles et à les disposer autour d’une statuette de la Vierge.

– Une femme a le droit de garder après elle-même. Alle a le droit d’avoir peur itou. Ça se peut qu’a sente la corde serrer autour de son cou, même si que son mari ou un autre homme le sait pas. Si qu’i s’a forcé sur elle, c’est assez facile de l’aider avec ça. Mais j’peux pas croire que c’est un adon si c’est de même.

Elle a pris des herbes, en a fait un bouquet qu’elle a trempé dans de l’eau de lavande, puis elle en a aspergé l’intérieur de la cabane.

– Si c’est elle qu’a fauté… eh ben, c’est peut-être juste qu’alle est fatiguée. Fatiguée de garder après ses affaires, ou ben fatiguée de rappeler à son mari de prendre garde. Peut-être qu’a pense qu’a va le pardre si qu’a y dit ça. C’est juste la femme qui peut savoir si qu’alle a assez d’amour dans son cœur pour faire une vie. C’est l’amour qui choisit. Les autres pourront ben dire ce qu’i voulont, ça fait rien combien d’argent qu’alle a pis les moyens qu’alle a ; c’est juste son cœur qui peut savoir ce qu’alle a à pardre. Tu comprends ?

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L’accoucheuse de Scots Bay, d’Ami McKay, traduit par Sonya Malaborza, Prise de parole.