Ce qui se cache derrière L’albatros et la mésange

Le roman L’albatros et la mésange, de Dominique Demers, est en lice pour les Prix littéraires du Gouverneur général 2019 dans la catégorie Littérature jeunesse – texte. 

Écrivaine et conférencière, Dominique Demers a signé plus de 70 œuvres de fiction pour enfants, adolescents et adultes. Détentrice d’un postdoctorat en littérature jeunesse, elle a été journaliste à L’actualité, enseignante à l’Université du Québec à Montréal, critique littéraire au journal Le Devoir, scénariste de long métrage et conteuse à la télé de Radio-Canada. C’est plus de métiers que sa célèbre Mlle C. ! Ses œuvres ont fait l’objet de quatre longs métrages, le plus connu étant La mystérieuse Mlle C., une pièce de théâtre et une prestation avec l’OSM.

Dominique a remporté de nombreux prix aussi bien en journalisme qu’en littérature. Reconnue pour son engagement à défendre l’importance de la lecture auprès des enfants, comme en témoigne son ouvrage Au bonheur de lire. Dominique a obtenu le prix Raymond Plante, le prix Eureka et l’Ordre du Canada.

Comment s’est déroulée la création de l’œuvre ?

Écrire me rend immensément heureuse. J’éprouve peu de peur, car je sais qu’au fil des réécritures, je parviendrai à trouver le ton juste et les mots nécessaires. Je sais que mes personnages s’affranchiront de moi et s’imposeront avec plus de vigueur. Je sais que l’angoisse m’étreindra, telle une vieille amie, mais que j’accèderai aussi à des moments de grâce où j’aurai l’impression d’être le véhicule de quelqu’un ou de quelque chose de plus grand que moi.

J’aime voyager prudemment parmi les mots, équipée de notes, munie de centaines d’heures de lectures et d’entrevues. J’ai retenu de mes quinze ans de journalisme, à L’actualité surtout, l’inestimable valeur des rencontres humaines. J’utilise mes techniques d’entrevue pour fouiller des sujets et sonder le cœur d’humains qui me serviront à construire des personnages. Les longues réflexions, les lentes rêveries, les heures de cohabitation silencieuse avec mes compagnons de papier font le reste.

Avant d’écrire L’albatros et la mésange, j’ai parlé aux oiseaux et à des humains qui entretiennent un rapport particulier avec ces petites bêtes ailées. J’ai réclamé l’aide d’un ami médecin pour comprendre le fonctionnement d’une étrange maladie et celle de psychologues pour cerner la personnalité des surdoués qui évoluent parmi nous tels les zèbres dans la savane. Je me suis laissé fasciner par les écrits de Franz de Waal, de Bergson, de Yuval Noah Harari… J’ai échangé sur la foi avec des adolescents de diverses nationalités et j’ai recueilli les témoignages de jeunes catholiques, certains croyants, d’autres révoltés par leur éducation religieuse.

Une fois mon sac à dos rempli, je me suis employée à cette tâche qui me met en joie : construire un univers, juste avec des mots, des points, des espaces et des virgules.

J’écris avec pour seule prétention de célébrer la vie, misère et enchantement confondus.

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Un extrait de L’albatros et la mésange

Nous sommes restés un long moment devant les grilles du cimetière, sans prononcer un mot, comme deux chiens qui se reniflent avant de décider s’ils seront copains ou pas. Plus tard, alors qu’on se dirigeait vers les buissons où s’était cachée la renarde, je me suis souvenue de certains passages du livre préféré de mes parents, Le Petit Prince, d’Antoine de Saint-Exupéry.

Papa me racontait l’histoire en faisant jouer des pièces d’Albinoni. L’adagio surtout. Maman s’installait avec moi, au lit. Je peux encore réciter des passages de mémoire. Mon favori est celui où le renard explique au petit prince comment on s’apprivoise, du bout des yeux, sans parler, car le langage est source de malentendus.

Nous nous sommes arrêtés un peu plus haut. De là, nous pouvions contempler une grande partie du cimetière. Jean-Baptiste voulait qu’on reste immobiles, les yeux fermés, en silence. Je me demandais à quoi rimait son jeu.

C’est fou tout ce qu’on peut entendre et tout ce qu’on peut ressentir rien qu’en s’abandonnant au soleil déclinant et au vent. J’ai vite compris qu’à la fin du jeu j’aurais les fesses mouillées. Tant pis.

La brise effleurait ma peau d’une manière si tendre que j’en étais émue.

Je me suis souvenue des fois où papa me suggérait de fermer les yeux pour mieux apprécier une musique. J’ai frissonné d’émotion, toute petite, à l’écoute d’extraits de Ravel, Debussy, Stravinsky, Mendelssohn, Bartók… Le concert auquel me conviait Jean-Baptiste n’était pas moins inspirant. Surtout, il était unique, éphémère. D’autres musiques jouaient, un peu plus loin, dans le cimetière. Nous seuls avions accès à cet agencement particulier de pépiements d’oiseaux, de craquements, de bruissements et de souffles frêles.

Les paupières closes, j’ai tenté de deviner les déplacements invisibles autour de moi. Un insecte, peut-être, perché au bout d’une mince branche. Des ailes ont froufrouté. Un oiseau a lancé un cri strident avant de s’envoler. Une bête infiniment légère a écrasé un fragment de feuille séchée. Plus loin, des pattes minuscules ont griffé une surface dure. L’arbre tout près a gémi, tel un être vivant. Il ne protestait pas et ne se lamentait pas non plus. Une plainte sensuelle avait percé l’écorce. Comme si, las de trop d’immobilité, l’arbre s’était étiré.

J’avais l’impression de fleurir. L’extraordinaire tranquillité me faisait un bien inouï. J’adore jogger en montagne, gravir des escaliers en courant, parcourir des kilomètres de route sur deux jambes. J’ai toujours eu besoin de dépenser mon trop-plein d’énergie physique pour pouvoir me concentrer sur des exercices de mathématique, des expériences de chimie, des informations à mémoriser, des problèmes à solutionner. Je ne savais pas que j’avais aussi besoin de me perdre parmi les arbres, les oiseaux, l’herbe et le vent.

Un long frisson m’a parcourue. De plaisir et de froid. Jean-Baptiste a effleuré gentiment mon épaule d’une main. Il était temps de rentrer.

J’ai ouvert les yeux lentement. Je me suis tournée vers lui. Et lui ai dit merci.

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L’albatros et la mésange, par Dominique Demers, Éditions Québec Amérique

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