Ce qui se cache derrière L’art de vivre

La pièce L’art de vivre, de Liliane Gougeon Moisan, est en lice pour les Prix littéraires du Gouverneur général 2022 dans la catégorie Théâtre.

montage : L’actualité

Liliane Gougeon Moisan est née et a grandi à Montréal. Elle obtient un baccalauréat ès arts de l’UQAM à la suite de ses études en création littéraire et en linguistique, puis est diplômée du programme d’écriture dramatique de l’École nationale de théâtre du Canada. Sa pièce de finissante, L’art de vivre, lui vaut le prix Gratien-Gélinas 2019. Le texte a été présenté au Théâtre Espace Go dans une mise en scène de Solène Paré à l’automne 2022 (production du Théâtre PÀP). Sa plus récente pièce, Et plus je suis inadéquate et plus je suis inadéquate, a été mise en lecture dans le cadre du Festival du Jamais Lu 2022. Liliane fait également de la traduction, donne des ateliers d’écriture et s’intéresse à la mise en scène.

Comment s’est déroulée la création de ce texte ?

L’écriture de L’art de vivre s’est déployée sur plusieurs années, par couches de travail successives.

La genèse du projet remonte à 2017, lors de ma dernière année d’étude en écriture dramatique à l’École nationale de théâtre du Canada. L’essence de l’univers est née à ce moment-là, tout comme la forme du texte, les personnages, le propos…

Or, lorsque la pièce a remporté le prix Gratien-Gélinas, en 2019, et qu’une lecture publique s’est dessinée, j’ai eu envie de la retravailler. Même chose en 2020, lorsque Patrice Dubois, de la compagnie de Théâtre PÀP, m’a approchée pour produire L’art de vivre. Chaque fois, j’ai cherché à retrouver le sillon de l’écriture et à m’y insérer de nouveau, tentant d’amener la fiction plus loin.

À un certain moment dans la pièce, le personnage de June défonce un mur et, satisfaite, elle s’exclame que « les possibles se multiplient au rythme des mètres cubes ». C’est un peu ce que j’ai ressenti durant le processus d’écriture. Devant cet univers où TOUT pouvait arriver, il fallait constamment que je me demande où se situait la lisière du texte et quels « possibles » je choisirais d’explorer.

Que souhaitez-vous que les lecteurs retiennent de votre pièce ? Quel message vouliez-vous faire passer ?

Je souhaitais surtout, avec L’art de vivre, poser une question (ou, plutôt, des questions) : est-il possible de vivre autrement, d’abattre les murs qui nous enferment ? Est-il envisageable d’inventer un autre monde, et une nouvelle façon de l’habiter ? Pour ce faire, doit-on se soustraire à la société telle qu’on la connaît ? Est-ce là une entreprise nécessaire, utopique, égoïste ?

Tout au long de l’écriture, je me suis demandé si ma posture était optimiste ou cynique. Malgré les écueils auxquels se heurtent les personnages, j’ai envie de croire que ma pièce est porteuse d’espoir, qu’elle parle d’humanité et qu’elle appelle au libre arbitre.

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Un extrait de L’art de vivre

JUNE. — C’est la faute du contracteur.
Y arrêtait pas d’insister.
Valeur de revente, valeur de revente.
Est-ce qu’on peut commencer par vivre avant de revendre ?
Y a jamais entendu parler de ça, lui, un loft ?
De nos jours, on a plus besoin de pièces, on a des coins.
Coin-repas.
Coin-cinéma.
Coin-détente.
Coin-sommeil.
Coin-rangement.
Coin-travail.
On se sent plus libres partout parce qu’on est obligés de rien nulle part.
Je suis pas capable de travailler dans mon bureau parce que je sais que c’est ça que mon bureau attend de moi.
Pareil pour ma bibliothèque.
Je suis pas conne :
je le sais que ma bibliothèque, c’est un bureau déguisé.
C’est comme si mon contracteur m’avait enfermée,
qu’y avait barré la porte de l’extérieur
pis que la clé, c’était un bébé.

BIANCA. — Y a fallu que je me mette des règles.
Exemple, pour le souper,
je peux pas commencer avant cinq heures.
C’est ma règle.
Quand le moment est venu,
je marche vers la cuisine,
je m’interdis de courir,
je marche calmement,
nonchalamment.
J’ouvre le frigo,
le garde-manger,
les armoires,
je sors des ingrédients,
je feuillette des livres de recettes.
Je me vautre sur le plancher de céramique,
le comptoir de granit,
les pots Mason.
Je choisis,
enfin,
LE SOUPER.

INGRID. — Vers la huitième minute de l’entraînement, je commence à trouver que Cassie, c’est une crisse de bitch.
« Very good ! »
« Yeah ! »
« Nice work, guys ! »
« You’re doing amazing ! »
Elle me voit même pas, la conne.
Cassie, est toujours capable de sourire, elle.
Toujours capable de parler, de faire des jeux d’esprit tout en s’exécutant.
Moi, j’ai juste le goût de vomir, je me demande pourquoi je m’inflige ça, j’essaie de m’encourager en me promettant une récompense.
Si tu vas au bout de la routine,
que tu fais tous les exercices comme Cassie sans prendre de pause,
t’as droit à un verre de vin pis une cigarette.
Mais là je me dis que non.
Que Cassie, elle, elle fumerait pas une cigarette.
Ben non.
Pis elle boirait pas un verre de vin un soir de semaine.
Cassie, elle, elle se récompense avec un grand verre d’eau.
Moi, le monde qui se récompense avec un grand verre d’eau,
je souhaite secrètement leur mort.

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