Ce qui se cache derrière Le droit du plus fort

L’essai Le droit au plus fort, de Anne-Marie Voisard, est en lice pour les Prix littéraires du Gouverneur général 2019 dans la catégorie Essais. 

Anne-Marie Voisard a été responsable des affaires juridiques d’Écosociété de 2008 à 2013, pendant l’affaire Noir Canada. Professeure au département des sciences humaines du Cégep de Saint-Laurent et détentrice d’une maîtrise sur la répression judiciaire de la liberté d’expression, elle poursuit ses travaux dans le champ de la théorie critique du droit ainsi que sur la censure dans le monde du livre. Le droit du plus fort, également finaliste au Prix des libraires du Québec 2019, est son premier essai.

Comment s’est déroulée la création de l’œuvre ?

Cet essai est né d’une expérience vécue. Celle de ma rencontre avec le pouvoir. De mon incursion radicale dans les coulisses et l’univers oppressant du droit, à la faveur de mes années d’engagement aux Éditions Écosociété comme responsable des affaires juridiques. Cinq années durant, les poursuites intentées par deux multinationales de l’or nous ont entraînés dans les affres de la procédure judiciaire et les tourments d’un monde où le sens est tenu en échec. Elles ont aussi scellé le sort d’un livre au destin remarquable et houleux, retiré du marché au terme d’une longue lutte, dans le cadre d’un règlement hors cour.

Il me fallait raconter cette histoire pour mieux donner à voir l’absurdité et la cruauté de l’industrie du droit, la violence de ses appareils et de ses procédures – notamment celles qui se déploient hors les murs du tribunal, à l’ombre de la loi, dans cette chambre noire du procès que constitue le « hors cour » et qui prend pour qui le subit toutes les allures d’un châtiment. Il s’agissait, par le truchement du récit, de montrer la violence qui prend corps dans l’intimité même du rapport de force, dans la méticulosité impitoyable des procédures, sous la forme des rires sardoniques d’un avocat ou encore celle d’un chou à la crème qu’il fait éclater entre ses dents entre deux questions cinglantes d’interrogatoire.

Le droit du plus fort se livre plus largement à une analyse critique du rôle stratégique joué par le droit dans la cartographie contemporaine des rapports de pouvoir et de domination. Car si les forces de l’oligarchie bataillent sur tous les fronts pour imposer leur « raison », le droit est plus que jamais le terrain privilégié, le langage de prédilection, et l’arme principale par lesquels une poignée de puissants font aujourd’hui régner leur loi.

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Un extrait du Droit du plus fort

Le règlement hors cour
Qui n’a pas d’intérêt privé à défendre n’en a pas moins quelque chose à perdre. Qui tient bon pour plus que lui-même, qui tient bon pour un autre, pour les autres, verra tôt ou tard le pouvoir s’acharner en ce point précis d’application. Dans mon journal : « Tôt ou tard, on vend sa mère, on tue son chien. »

Il fallut tout relire scrupuleusement. Des dizaines de pages. Clause après clause. Mot à mot. « Ils vont attendre. Prenons notre temps. » La partie adverse avait toujours pris en charge de préparer les documents, de mettre en forme l’état des concessions réciproques, l’état du rapport de force. Je recevais leurs premières missives à l’aurore, les sbires étant déjà à l’œuvre, hissés au sommet de leur monde et de la Tour McGill. Les négociations s’échelonnaient jusqu’au soir et ne connaissaient pas de réel ralentissement la fin de semaine.

Au bas de chaque page, nous apposons nos initiales. Pour l’heure, bien qu’abattus, nous sommes méthodiques. Le plancher du salon s’est transformé en une géante mosaïque de l’affreux. Puis, ma signature. La sienne. Comme pour s’assurer que les mots auxquels nous avions consenti, nous les entendrions toujours. Qu’ils logeraient en un coin de la mémoire d’où on ne pourrait les faire sortir. Qu’ils nous guetteraient au détour de l’existence, au cœur de la nuit, quand le sommeil tarde à venir.

Il est, dans l’ordre des supplices et des châtiments, cette forme limite d’assujettissement au pouvoir consistant à extirper de faux aveux, des actes de contrition divers, des rétractations ou des excuses publiques difficiles et embarrassantes.

Plus la conviction intime du « coupable » est tenace, plus son engagement envers celle-ci est profond et plus il la fait connaître haut et fort, plus l’extorsion forcée de sa repentance est, pour qui l’obtient, synonyme de jouissance et de triomphe. Cela est apparemment paradoxal, car alors nul n’est dupe de la mascarade. Mais précisément, de la vraisemblance du repentir, le pouvoir n’a rien à faire. Tout l’intérêt du spectacle tient dans le fait d’exhiber démesurément sa puissance sur ceux que l’on a réduits à l’impuissance. Le cérémonial est entièrement affaire d’éclat et se veut un rappel dissuasif pour celles et ceux qui contemplent le sort des supplicié.e.s.

Nous qui sommes les témoins de ces rétractations et regrets arrachés à nos semblables, nous en sommes réduits à devoir lire entre les lignes leurs admissions d’épuisement et de désespoir ; et chez celles et ceux qui auront pu mieux tenir tête, ou même faire courber un peu les géants, d’y deviner la marque en creux, en leur âme et corps, du prix payé pour chacune de leurs obstinations.

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Le droit du plus fort, par Anne-Marie Voisard, Écosociété

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