Ce qui se cache derrière Le malenchantement de sainte Lucy

Le roman Le malenchantement de sainte Lucy, traduit par Éric Fontaine, est en lice pour les Prix littéraires du Gouverneur général 2022 dans la catégorie Traduction.

montage : L’actualité

Originaire d’Edmonton, Éric Fontaine est diplômé en littérature française de l’Université de Montréal. Il a signé plus d’une vingtaine de traductions, parmi lesquelles figurent Les Blondes d’Emily Schultz, Sweetland de Michael Crummey (tous deux sélectionnés au Prix du Gouverneur général) et La Revanche des bibliothécaires de Tom Gauld, dont il est le traducteur attitré. Il a été reçu en résidence au Centre international de traduction littéraire (CITL) de Banff et au Collège international des traducteurs littéraires à Arles. En 2018, il a fait partie du corps enseignant du CITL. Il vit à Montréal.

Comment s’est déroulée la traduction de ce livre ?

Zsuzsi Gartner est cette autrice rare qui ne lève jamais le pied. Les images s’enchaînent à une vitesse époustouflante. Lorsque j’ai traduit Le malenchantement, j’ai souvent eu l’impression de courir un scalpel à la main, m’efforçant de suivre le rythme de sa prose ciselée. Ç’a été une expérience étrange et amusante de donner voix au personnage principal du livre — une femme qui rejette rageusement la vie domestique —, alors que je me terrais chez moi avec ma conjointe et ma fille nouveau-née au plus fort de la pandémie.

Quel message avez-vous retenu de ce livre ?

Le malenchantement est un conte édifiant particulièrement instructif. Qu’est-ce que j’en ai appris ? Eh bien, qu’un amour immodéré pour les vieux films mène tout droit à la ruine. Qu’il ne faut jamais accepter une invitation lorsque vous ignorez qui sera de la fête. Qu’il faut se méfier des grandes prêtresses à l’accent irlandais. Qu’il ne faut pas se laisser tromper par les apparences, car la personne aux traits les plus doux peut avoir un cœur d’une noirceur abyssale. Que les chiens ont un langage auquel il faut tendre l’oreille, car ils vous donnent une raison de croire en Dieu. Qu’il faut craindre l’hostilité du monde végétal, car le moindre lichen vous veut du mal. Qu’il ne faut pas avoir d’enfants. Jamais. Car ils vous détesteront et détruiront votre vie. Et, enfin, que tout est toujours la faute de la mère.

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Un extrait du Malenchantement de sainte Lucy

Tout a-t-il vraiment commencé avec la sale affaire dans laquelle s’était empêtré mon cousin ?

Peut-être que des signes avant-coureurs, des indices ténus mais pro­bants m’avaient échappé. Cette femme élégante qui promenait des schnauzers jumeaux dans le parc Trinity Bellwoods et qui n’empêchait pas ses chiens de se lancer en travers de mon chemin — allait-elle même jusqu’à les encourager ? —, de sorte que je n’avais d’autre choix que de trébucher sur les laisses tendues ou de m’arrêter net. Ou cette fois dans le tramway de Queen Street, où cet homme d’âge indéterminé à côté de moi avait murmuré « J’ai besoin d’une sœur », son haleine parfumée à l’Ovaltine embrumant mon cou, son crâne rasé rayonnant comme une lune.

Se pouvait-il que cela remonte à la sixième année, époque où je portais le cilice et où j’avais vu (ou m’étais efforcée de voir) une fissure révélatrice dans le mur du dortoir du centre de retraite Mount St. Francis ? Elle ne formait pas une image aussi reconnaissable que le visage du Christ ou les larmes de la Vierge, mais on aurait pu y déceler une main dont l’index crochu faisait signe d’approcher. C’est au cours de cette même retraite catholique organisée par l’école que j’ai acquis la conviction que j’avais la trempe d’une comédienne — ou même d’une sainte —, vu ma capacité toute neuve à pleurer à volonté et à garder indéfiniment la pose lorsque nous reconstituions les tableaux bibliques du chemin de croix, alors que mes camarades tremblaient et s’effondraient de rires étouffés.

Ou bien cela a-t-il pris racine en moi en raison d’Oisín — folie dont je ressens encore les contrecoups lancinants —, jadis en Irlande ? Il me maudissait en forçant sa langue dans ma bouche comme s’il s’agissait d’un petit animal. Mais Oisín ne mérite pas qu’on s’y attarde pour le moment.

C’est le problème avec le recul : il vous menace de ses certitudes, réécrit tout ce que vous savez.

Lorsque j’ai terminé mon secondaire, mes parents m’ont aidée à acheter une AMC Spirit d’occasion couleur caramel ornée d’une bande marron – le véhicule le plus laid jamais sorti d’une chaîne de montage avec la Gremlin. Je n’en avais jamais vu avant d’en devenir soudain propriétaire, mais tout à coup, les rues et les stationnements de ma ville natale grouillaient de ces Spirit maussades. Plus d’une fois, j’ai sursauté en insérant ma clé dans la serrure d’une voiture qui n’était pas la mienne, comme si je m’étais entraperçue dans un autre espace-temps, dans une dimension parallèle.

Maintenant, le poids mort de tout ce recul menace de provoquer une hémorragie cérébrale. Pourtant, il reste quelque chose de bégayant et d’insaisissable, voire d’absurdement exaltant qui vacille juste en dehors de mon champ de vision. Comme un souvenir du futur.

Mais bon, mon pauvre cousin… C’était vraiment le début, ou la fin, de quelque chose.

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