Ce qui se cache derrière Le tendon et l’os

Le recueil Le tendon et l’os, d’Anne-Marie Desmeules, est en lice pour les Prix littéraires du Gouverneur général 2019 dans la catégorie Poésie. 

Anne-Marie Desmeules habite Lévis depuis plusieurs années avec sa famille. En plus de ses deux recueils de poésie, Le tendon et l’os (2019) et Cette personne très laide qui s’endort dans mes bras, tous deux publiés aux éditions de l’Hexagone, elle a fait paraître des textes dans plusieurs revues. Sa suite poétique Bouleaux a été finaliste au Prix de poésie Radio-Canada en 2018. Elle a participé à la création de quatre spectacles littéraires et à de nombreuses lectures publiques. Elle fait partie de l’équipe de programmation de la Maison de la littérature depuis 2018.

Comment s’est déroulée la création de l’œuvre ?

Ç’a commencé par un rêve, un cauchemar de maltraitance qui m’a complètement bouleversée. Ce rêve disait : « Tu portes donc cette agressivité, cette cruauté en toi ? » En me levant, j’ai écrit un premier poème. C’était comme découvrir une poche de gaz pendant un forage, c’était beaucoup plus gros et explosif que je l’avais imaginé. Chaque jour pendant six ou huit mois, j’ai revisité ce lieu. Là-dedans vivaient la mère et l’enfant du livre.

Au fil de l’écriture, j’ai découvert que les deux personnages étaient bien sûr une partie de moi, mais aussi les deux extrémités d’une même blessure : le besoin d’aimer, d’être aimé, rendu difficile par les tares de la transmission. C’est à cette transmission, donc, à ses côtés les plus obscurs, que je me suis attaquée, en essayant de me réconcilier avec elle.

Écrire ce livre a été difficile. Je portais tout ça dans le corps en permanence, le malaise, le visqueux. La lumière aussi. Je radote souvent avec la lumière, mais pour moi, elle est une condition à la création et se trouve au cœur de ce livre. Dire ces choses m’a donné accès à la lumière, à une nouvelle qualité d’amour à l’égard de mes enfants, à l’égard de tout ce qui en moi se rapporte à l’enfance — la créativité, la joie, la spontanéité.

Que souhaitez-vous que les lecteurs retiennent de votre livre ? Quel message vouliez-vous faire passer ? 

Tant de choses et leur contraire se disent sur la maternité et plus largement, sur la parentalité. Je ne voulais pas rajouter à cette espèce de mode d’emploi épars. J’ai voulu écrire un livre sans ornements, présenter sans jugement un pan difficile de la réalité. S’il y a un message dans Le tendon et l’os, c’est que tout, en soi, mérite d’être regardé avec honnêteté. Il y a tant de violence dans la honte de soi. Travailler avec la honte, plutôt que contre elle, libère.

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Un extrait de Le tendon et l’os

Je frappe mon enfant
sans être vue

il parle une langue inconnue à l’école
et ça dérange

d’autres familles heureuses
achètent des pommes
des produits de l’abeille
n’ont pas honte
de leurs mots déformés
mal enfilés, mal choisis

mon enfant
ne fait qu’essayer
il ne réussit pas
il ne sait pas pourquoi
mon enfant se tait par intermittence
quand on le lui demande

*

Mon enfant ne dessine pas
il trace des contours sombres
qu’il ne remplit pas
fleurs, soleils, maisons
monochromes et plats
dans un coin de sa chambre

je lui dis : tes dessins
seraient plus beaux
avec du vert, du bleu, du jaune

si tu te forçais
je pourrais
les afficher

*

On se leurre sur la nature des réparations.
Après un temps,
la marinade abîme la viande.

Les cris, le silence,
les représailles.

La forêt est si pleine
de ces bois meurtris
qu’ils finissent par
enjamber le fleuve,
encombrant les battures.

À trop craindre la morsure
on lésine sur le sel
et l’encre perd son goût.

*

Je protège mon enfant
des maisons immenses

et pourtant
je bifurque, je m’éloigne

je vois sa silhouette jaune
menacée, petite joie

alors j’approche
contre les dents, j’approche

mais le voilà qui s’éloigne
voilà la forêt qui s’éloigne

***

Le tendon et l’os, par Anne-Marie Desmeules, L’Hexagone

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