Ce qui se cache derrière Le yiddish à l’usage des pirates

Le yiddish à l’usage des pirates, traduit par Lori Saint-Martin et Paul Gagné, est en lice pour les Prix littéraires du Gouverneur général 2019 dans la catégorie Traduction. 

Paul Gagné est titulaire d’une maîtrise en littérature française de l’Université Laval. Après avoir été traducteur à Toronto et à Montréal, il se consacre désormais à la traduction littéraire.

Lori Saint-Martin est professeure de littérature à l’UQAM. Elle a fait paraître trois recueils de nouvelles, quelques livres savants et de nombreux articles dans les domaines de la littérature québécoise et des études féministes. Son premier roman, Les portes closes, est paru en 2013, chez Boréal. Elle traduit aussi de l’espagnol au français.

Ensemble, ils ont traduit, pour le Québec et la France, une centaine de romans et d’essais d’auteurs comme Margaret Atwood, Carol Shields, Naomi Klein, Neil Bissoondath, Neil Smith, Louise Penny, Ann-Marie MacDonald, Mordecai Richler, Miriam Toews et Michael Ondaatje, pour n’en citer que quelques-uns. Ils ont obtenu le prix John-Glassco en 1993, le Prix de traduction de la Fondation Cole (QWF) en 2004, 2006, 2008 et 2016 ainsi que le Prix littéraire du Gouverneur général pour la traduction en 2000, 2007, 2015 et 2018.

Comment s’est déroulée la traduction de cette œuvre ?

À l’image du parcours des personnages principaux, dont Christophe Colomb, Torquemada, un jeune fuyard juif du nom de Moshé et un perroquet loquace de plus de 500 ans qui voguent allègrement entre L’Ancien et le Nouveau Monde, les bûchers de l’Inquisition et la fontaine de Jouvence, la traduction du Yiddish à l’usage des pirates a été une traversée folle, grisante, ardue et tout à fait passionnante. Nous avions l’impression de faire un tour de montagnes russes tout en courant un marathon, alors que des feux d’artifice explosaient partout autour de nous. Chaque phrase, chaque mot ou presque présentait un nouveau défi : mauvaises blagues et bons mots, jargon maritime et langage ecclésiastique, poésie et références salaces, histoires juives et références culturelles multiples, de Shakespeare au music-hall, de l’Ancien Testament à Mel Brooks. Et c’est sans parler du yiddish qui émaille le texte et devient presque un personnage en soi. Émerveillés, essoufflés, inspirés par autant de folie, nous avons attaché nos tuques pour suivre le rythme et garder le cap. Un plaisir de traduction inégalé.

Quel message avez-vous retenu de ce livre?

Avant tout, Le yiddish à l’usage des pirates est une fête du langage et un régal pour l’intelligence. Mais sans jamais se montrer didactique, l’auteur dénonce l’extrémisme religieux et fait l’éloge de la modération, de l’ouverture d’esprit et de l’amitié comme valeur suprême. La douceur et l’horreur se côtoient dans cette aventure menée dans le meilleur esprit humaniste.

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Un extrait du yiddish à l’usage des pirates

Les mots n’ont pas besoin de savoir ce qu’ils signifient pour avoir un sens. Pareil pour un oiseau. J’ai débité ces lokshen, ces bêtises à donner la chair de poule, jusqu’à ce qu’un sacristain les entende enfin. Mes meshugas n’avaient rien à voir avec le « Jamais plus » d’un certain corbeau, mais elles ont eu le même effet. Dans les ténèbres de la cathédrale, la lanterne du sacristain, qui s’était peureusement approché pour voir d’où venait le bruit, a exécuté la danse tremblante des ombres contrariées.

Bientôt, il s’est retiré avant de revenir avec un collègue. Pendant que les preux sacristains affrontaient les divagations de leur imagination baroque, Moshé a réussi à retrouver la Madone et son pied creux porte-bonheur, puis à ouvrir la chambre secrète des Juifs. Sur le palier, il a allumé la chandelle qu’il avait cachée dans sa poche.

Sha. Et tu avais cru qu’il était seulement content de me voir ?

J’ai débité des sermons meshugas du haut des poutres, partout dans l’église. Puis, ayant trouvé derrière le retable l’entrée de la pièce qui renfermait les livres, je me suis éclipsé. De toute façon, les deux sacristains n’avaient plus besoin de mon aide : balbutiant à l’intention des saints leurs propre absurdités narishkayt, ils manufacturaient eux-mêmes leur terreur.

À l’intérieur, j’ai entendu mon nom monter d’un conduit creusé dans le sol.

Le diable en personne, peut-être ? Takeh, sa voix de crécelle, faite de sang, de sexe et de velours, m’avait maintes fois convoqué dans les profondeurs.

Nu, qui d’autre, alors ? Moshé.

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Le yiddish à l’usage des pirates, de Gary Barwin, traduit par Lori Saint-Martin et Paul Gagné, Les Éditions du Boréal

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