Ce qui se cache derrière Les coups de dés

Le livre Les coups de dés, traduit par Catherine Leroux, est en lice pour les Prix littéraires du Gouverneur général 2022 dans la catégorie Traduction.

montage : L’actualité

Catherine Leroux est née en 1979. Après avoir exercé divers métiers, dont celui de journaliste. Elle a publié en 2011 son premier roman, La marche en forêt, finaliste au Prix des libraires du Québec. Le mur mitoyen, paru deux ans plus tard, a été couronné du Prix France-Québec, et sa version anglaise a été en lice pour le Prix Scotiabank Giller. Publié en 2015, Madame Victoria a remporté le prix Adrienne-Choquette. Elle a par ailleurs signé plusieurs traductions, dont celle de Nous qui n’étions rien de Madeleine Thien, pour laquelle elle a reçu un Prix littéraire du Gouverneur général. Depuis janvier 2020, elle est aussi éditrice chez Alto.

Comment s’est déroulée la traduction de ce livre ?

D’emblée, j’ai consulté l’auteur. Il y avait une décision à prendre. Ce roman était un roman apatride en surface, secrètement montréalais. Il aurait pu se passer dans n’importe quelle métropole nord-américaine, mais tous ceux qui connaissaient Montréal retrouvaient la ville dans chaque phrase, dans chaque description d’escaliers tortueux et de ruelles touffues, dans chaque blague et mention de l’hiver. Pour la version française, Sean Michaels a accepté (avec enthousiasme, heureusement pour moi) d’ancrer plus explicitement l’histoire dans son territoire, à travers une langue décidément québécoise. C’était la première fois que je traduisais un livre aussi proche de mon univers. Un roman comme un talisman, un porte-bonheur.

Quel message avez-vous retenu de ce livre ?

Qu’il faut se méfier du sable, des oiseaux exotiques, des auteurs et hommes d’affaires à succès. Et que parfois, la chance n’est qu’une coïncidence.

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Un extrait Des coups de dés

Depuis douze ans, il répétait le même rituel, laissant un seul pari déterminer s’il monterait sur scène le vendredi soir. C’était comme tirer au sort. Un seul fichu cheval, pas deux, tous les sept jours. Dix dollars, pas de combine ; un jugement du destin. Ainsi donc, vingt-cinq minutes plus tard, aux abords du quartier, l’avenir de Theo demeurait irrésolu. Il frôlait les taxis, filait aux arrêts, doublait les piétons indifférents. Alors qu’il attendait à un feu de circulation, une femme arriva à sa hauteur sur un vélo de route vert avec une caisse de lait en plastique attachée à l’arrière. La caisse contenait un chaton, qui se tourna vers Theo en souriant. Miaou, fit-il.

 — Miaou, murmura Theo en le saluant du doigt.

Cela lui rappela combien il aimait cette ville. Non pas les autoroutes et les grandes surfaces qui entouraient l’hippodrome, mais la beauté échevelée des vieux quartiers, les arbres robustes et les vitrines têtues, les escaliers en fer forgé, les habitants emmitouflés, même les rues criblées de trous. Des tenaces, tous autant qu’ils étaient, endurant un maudit hiver après l’autre. Il écrasa les freins de son vélo. Le chaton le dévisageait toujours. Lui, cette femme et son minou allaient bientôt monter la côte, croiser la tonnelle et le monument à Cartier, le parc bruni par les pluies excessives, pédaler avec peine, atteindre le sommet, puis redescendre. Des tenaces, songea-t-il encore.

Le feu tourna au vert et, comme prévu, ils montèrent, atteignirent le sommet puis redescendirent pour traverser une intersection vide. Le chaton et sa maîtresse virèrent à gauche à l’intersection suivante. Salut, le chat ! murmura-t-il pour lui-même, imaginant un phylactère en nuage se gonfler dans les airs, comme pour Garfield. Il se sentait curieusement euphorique. C’était vendredi, il avait parié sur un cheval, et ce cheval n’avait ni gagné ni perdu, pas encore. Il était dans les limbes, son avenir inconnu. Le chat noir de Schrödinger, filant vers le nord sur un vélo.

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