Ce qui se cache derrière L’habitude des ruines : Le sacre de l’oubli et de la laideur au Québec

Le livre L’habitude des ruines : Le sacre de l’oubli et de la laideur au Québec, de Marie-Hélène Voyer, est en lice pour les Prix littéraires du Gouverneur général 2022 dans la catégorie Essais.

montage : L’actualité

Marie-Hélène Voyer est professeure de littérature au Cégep de Rimouski. Elle a fait paraître les recueils de poésie Mouron des champs (La Peuplade, 2022), Expo habitat (La Peuplade, 2018), ainsi que l’ouvrage Terrains vagues. Poétique de l’espace incertain dans le roman français et québécois contemporain (Nota Bene, 2019).

Comment s’est déroulée la création de ce livre ?

J’ai entamé l’écriture de L’habitude des ruines quelques semaines avant le début de la pandémie. Cet hiver-là, je n’avais pas de charge de cours au cégep où j’enseigne, alors j’ai mis en branle deux chantiers d’écriture, deux livres un peu siamois qui ont pris forme en parallèle. Ainsi, en plus de mon essai sur notre accoutumance anesthésiée à la démolition, j’ai écrit mon recueil de poésie Mouron des champs, qui évoque la filiation et la mémoire d’une lignée de femmes taiseuses issues d’un milieu rural. Ce sont deux livres traversés par des personnages et des paysages marqués par le sceau de leur propre disparition. Ces deux livres ont suivi leur chemin entre les vagues pandémiques et les confinements en famille. Ils ont agi comme les fils d’Ariane que j’ai suivis pour ne pas perdre le cap. 

Que souhaitez-vous que les lecteurs retiennent de votre livre ? Quel message vouliez-vous faire passer ?

J’ai voulu L’habitude des ruines comme un pavé lancé contre notre nonchalance et nos démissions collectives en matière de sauvegarde du patrimoine. C’est à la fois un réquisitoire pour la beauté et la mémoire, et à la fois un livre amoureux du Québec, de ses lieux, de ses récits, de ses légendes ordinaires. J’aimerais que les lecteurs retiennent à quel point nous nous berçons d’images empruntées, au Québec. Et à quel point ces images et imaginaires de substitution nous conduisent à errer dans des villes interchangeables comme des coquilles creuses, trop souvent réduites à leur fonctionnalité muette. Il importe de prendre conscience de cette aliénation, de cette confiscation que l’on s’impose collectivement. Consentir à la démolition planifiée de notre patrimoine, c’est accepter de nous voir collectivement aveuglés, amputés de notre sens de la durée.

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Un extrait du livre Lʼhabitude des ruines : Le sacre de lʼoubli et de la laideur au Québec

Même si je suis plutôt mécréante, du genre baptisée à l’eau bouillante, j’ai toujours trouvé qu’il y a quelque chose de touchant dans les croix de chemin. Une sorte d’évidence silencieuse. Un ancrage modeste et fragile dans la trame du paysage. Elles agissent comme de puissantes images, comme des images élémentaires, du décor de toute enfance rurale. Il est rassurant de les savoir plantées là, persistant dans le temps depuis une époque antérieure à notre mémoire. Certaines sont un peu penchées, souvent mal attifées, plantées aux carrefours des chemins ou encore au milieu de nulle part, un peu rongées par le paysage ambiant. Comme chez Gabrielle Roy, pour qui la croix de chemin, emportée par les flots du progrès, a quelque chose d’un peu risible. Ainsi, dans Alexandre Chenevert : « Un Christ surgit au bord du chemin national. Il était relié par des fils électriques à un poteau de l’Hydro­Québec. Au dos, il portait tout un appareil à demeure : câbles tressés, filins, une boîte à fusibles sans doute. Alexandre se demanda s’il n’y avait pas aussi un compteur enregistrant le nombre de kilowatts que le Christ pouvait consommer, la nuit, lorsqu’il devait être allumé ; si le Christ s’allumait automatiquement ou, ce qui paraissait plus probable, si quelqu’un du voisinage venait à heure fixe pousser quelque levier de l’appareil.»

Ce Christ grotesque, tiré de force du côté de la modernité, évoque cette histoire rapportée à l’été 2019 par Le Nouvelliste de Trois­Rivières : on y faisait état du combat d’une citoyenne de Louiseville déterminée à sauver de la démolition un calvaire datant de 1886 qui tombait en ruine. Après avoir dressé l’historique du calvaire afin de justifier l’intérêt de le conserver, elle s’est démenée seule pour trouver les fonds nécessaires à sa réfection: «J’ai appelé partout pour avoir de l’argent, comme Patrimoine Canada, le Conseil religieux du Québec et Patrimoine Québec, mais rien n’a fonctionné. » Un donateur anonyme a finalement proposé d’assumer les frais de réfection. Un sculpteur de pierres, également peintre à ses heures, s’est chargé de redonner une mine oscillant entre le pêche poupon et le rose saumon au messie de plâtre, alors que l’édicule a été refait avec des matériaux contemporains. Des murs en Canexel chapeautés d’une toiture en bardeaux d’asphalte et percés d’une porte et de fenêtres en aluminium achèvent de donner à l’ensemble des airs de cabanon préfabriqué.

Tout louable que puisse être l’engagement de cette citoyenne, ce genre de situation témoigne bien des gâchis maladroits qui sont occasionnés par le désengagement de nos élus en matière de préservation du patrimoine, la laissant aux mains de citoyens qui font, avec les moyens et les connaissances du bord, leur possible pour le restaurer. Un peu à la manière de Cecilia Giménez, cette octogénaire espagnole rendue populaire après avoir défiguré un portrait du Christ en cherchant à le restaurer, lui donnant plutôt des airs de singe un peu ébouriffé.

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