Ce qui se cache derrière L’ogre et l’enfant

L’ogre et l’enfant, de Magali Laurent, est en lice pour les Prix littéraires du Gouverneur général 2020 dans la catégorie Littérature jeunesse — texte.

Conseil des arts du Canada, Christian Lalonde / Montage L'actualité

Magali Laurent vit à Québec. Elle est maman de deux enfants et autrice de treize romans, publiés dans plusieurs maisons d’édition. Spécialisée dans la littérature de l’imaginaire, elle s’inspire toujours de son époque pour créer des récits crédibles, intenses et sensibles. L’ogre et l’enfant, publié aux éditions Bayard Canada, est son premier roman réaliste.

Comment s’est déroulée la création de cette œuvre ?

La décision s’est prise en novembre 2017, après une rencontre avec l’un des directeurs littéraires de Bayard Canada. Cela faisait plusieurs années que je souhaitais écrire un roman traitant de l’enfance, et l’idée avait eu le temps de mûrir. Quand on m’a proposé d’intégrer la collection Crypto, j’ai sauté sur l’occasion. Plutôt spécialisée dans la littérature de genre, je n’avais jamais écrit de roman réaliste. L’aspect « social » ne me dérangeait pas, car cette dimension est déjà présente dans mes romans de science-fiction, où je dénonce certains phénomènes contemporains. Mais l’angle de ce nouveau roman m’échappait. J’avais l’impression que je devais absolument m’éloigner de ce que je faisais d’habitude, réinviter complètement mon écriture. La page blanche m’a narguée pendant de longues semaines. Et puis j’ai compris que je n’avais pas besoin d’être quelqu’un d’autre pour écrire cette histoire. Je devais faire du « Magali Laurent », parce que c’est ce que mes lecteurs attendent de moi. À partir de là, tout est devenu très fluide. J’ai écrit le premier jet en l’espace de deux semaines. Le sujet me passionnait. Ensuite, j’ai eu la chance de travailler avec deux directeurs littéraires talentueux, qui ont su me guider jusqu’au point final. 

Que souhaitez-vous que les lecteurs retiennent de votre livre ?

L’enfant doit être au cœur de nos sociétés. Il est l’avenir. Un enfant brisé sera un adulte à réparer. Le coût, pour nos communautés, est terrible. Je crois qu’il y a un sursaut, actuellement, face à ce constat, et c’est une très bonne chose. Pour illustrer cette continuité entre l’enfance et le monde des adultes, j’ai choisi d’avoir deux protagonistes principaux de deux âges différents : Alice, l’enfant ; Nathan, l’adolescent. Chez la première, la violence est un ogre qui menace de l’engloutir. Chez le second, l’ogre a déjà fait son œuvre et a causé des dommages qui l’empêchent d’avancer, de trouver sa place en tant qu’adulte. Et cette violence n’est pas seulement physique ; elle est aussi psychologique, parfois inconsciente, alimentée par le deuil, par l’absence, par le manque d’amour. C’est un sujet très dur. Cela étant dit, je ne voulais pas peindre un tableau sombre. L’ogre et l’enfant est avant tout un récit fait de rencontres, de solidarité et de lumière. C’est l’histoire de destins qui s’entrechoquent, qui se comprennent, qui s’entraident. C’est d’abord et avant tout un message d’espoir.

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Un extrait de L’ogre et l’enfant

« Des cris retentissent dans le bungalow qui jouxte leur maison, arrachant le jeune homme à ses réflexions. Il tourne la tête vers l’une des fenêtres du rez-de-chaussée, d’où émane une lumière pâle, derrière un rideau en flanelle entrouvert. Les cris s’amplifient. La dispute se transforme en tempête dévastatrice. 

Nathan écoute avec une certaine distance mentale. Que des gens hurlent de la sorte lui semble anormal, mais que peut-il y faire ? Il ne connaît même pas ceux qui vivent à côté. Chacun mène sa vie et règle ses problèmes. On en a déjà bien assez à gérer chez soi, inutile de se mettre ceux des autres sur les épaules. 

Il tire une nouvelle fois sur sa cigarette quand la moustiquaire qui se trouve sur le côté de la maison grince. Celle qui se cache derrière semble sonder les alentours. Nathan regarde le battant s’ouvrir et une ombre frêle en sortir, puis courir en direction de la Mustang stationnée dans la rue. Il ne réagit pas quand elle se faufile par la portière côté passager, qu’elle referme tout doucement pour ne pas faire de bruit. Pour ne pas alerter ses parents qui rugissent en chœur. 

Nathan aspire une dernière bouffée de sa cigarette et l’écrase sous son pied, à côté de dizaines d’autres. Il pourrait se rendre à sa voiture et demander à l’importune d’en sortir. Il pourrait. Mais il ne le fera pas. Tout comme sa chambre est son havre de paix, la Mustang est une tour imprenable pour celle qui s’y cache. Ça fait deux semaines qu’il laisse une couverture molletonnée sur la banquette arrière, depuis qu’il a compris le manège de la petite voisine. Il y dépose aussi des briques de lait au chocolat, des pommes ou un paquet de biscuits de temps à autre. 

Les enfants devraient avoir la possibilité de satisfaire leur gourmandise avant que les années les prennent par revers, leur imposant d’innombrables responsabilités. Les ogres sont partout et ils guettent. La déprime. La maladie. La mort. Ils se nourrissent des espoirs juvéniles jusqu’à ce qu’il n’en reste plus une miette. Nathan, lui, a rencontré son ogre beaucoup trop tôt. 

Oui, les enfants devraient avoir une tour dans laquelle se cacher quand la tempête menace et que les adultes oublient qu’ils ne sont pas seuls. Quand leurs cris résonnent loin autour d’eux, formant des ricochets jusqu’aux cœurs innocents qu’ils pulvérisent à coups d’insultes. 

La femme dans la maison hurle des injures à s’en éclater les poumons. Gêné dans sa quiétude, Nathan décide de rentrer. 

Avant de poser le pied sur la première marche de l’escalier qui descend à sa chambre, il tourne la tête en direction de la Mustang et esquisse un bref sourire en constatant que deux petits yeux apeurés le surveillent. »

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L’ogre et l’enfant, par Magali Laurent, Bayard Canada Livres