Ce qui se cache derrière Menthol

Le roman Menthol, de Jennifer Bélanger, est en lice pour les Prix littéraires du Gouverneur général 2020 dans la catégorie Romans et nouvelles.

Conseil des arts du Canada, Christian Lalonde / Montage L'actualité

Jennifer Bélanger est étudiante au doctorat en études littéraires, avec concentration en études féministes, à l’Université du Québec à Montréal. Dirigée par Martine Delvaux, sa thèse porte sur les inscriptions corporelles et textuelles de la maladie à l’intérieur de récits contemporains écrits par des femmes. Son premier roman, Menthol, est paru aux éditions Héliotrope en 2020. Elle est secrétaire de rédaction pour la revue Percées — Explorations en arts vivants et fait partie du comité de rédaction de la revue Moebius.

Comment s’est déroulée la création de ce livre ? 

Menthol n’était pas prévu. Le sujet s’est imposé, le rythme aussi. C’est pour cette raison que les premières versions étaient un peu chaotiques ; il fallait mettre à distance le réel sans le nier. L’écriture a été circonstancielle, motivée et portée par une urgence jamais ressentie auparavant, par un sentiment de vie et de mort qui a surgi dans la trame ordinaire du quotidien, lui imposant une nouvelle cadence, un nouveau battement de cœur. À l’origine de ce roman : un incendie, un cri, une morte. Après cet événement, le voile qui recouvrait mon enfance s’est déchiré, les cendres se sont soulevées et les disparues ont repris chair. J’ai écrit avec la douleur (physique surtout), avec une fatigue impossible ; j’ai écrit avec la hantise d’une mère qui m’a légué les silences de son histoire ; j’ai écrit les mains dans l’après-feu, pour tenter de sauver ce qu’il reste de ce passé-là.

Que souhaitez-vous que les lecteurs retiennent de votre livre ? Quel message vouliez-vous faire passer ?

Je ne crois pas avoir ce désir que les lecteur et lectrices retiennent quelque chose en particulier de ce roman, sinon cette prise de risque avec laquelle je suis entrée dans l’écriture sans trop savoir quels chemins emprunter, en étant un peu aveuglée, comme si j’avançais avec vigilance et fulgurance dans l’épaisseur de la fumée, dans quelque chose qui m’étouffe en libérant du souffle. J’aimerais sinon, après cette traversée, que l’on soit imprégné·e autant d’amour que de colère, d’une volonté encore plus sincère de saisir les mécanismes de violence qui se répètent et qui s’inscrivent dans le corps des femmes, en débordant des temps et des lieux dans lesquels ces violences sont performées. Que l’on soit à l’écoute de ces corps qui s’expriment en symptômes diffus, de ce qu’ils disent du monde dans lequel on vit, des ruptures (familiales, amoureuses…) qui ponctuent l’existence.

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Un extrait de Menthol

La bouche de ma mère était très pâle, rarement colorée. J’étais incapable de savoir où elle finissait et où elle commençait. Les cigarettes y étaient avalées comme un repas après un jeûne. Sa bouche se collait contre mon oreille lorsque j’avais un début d’otite.

L’odeur du tabac : froide et anesthésiante. 

On va aller au médecin juste si ça marche pas, we’ll go only if it doesn’t work, we’ll see. Elle me fait venir près d’elle, sur le divan, c’est là qu’elle fume la plupart du temps, les cendriers traînent sur la table basse du salon, elle fume aussi dans la cuisine, mais c’est plus rare, parce qu’elle écoute plus souvent la télévision qu’elle ne prépare à manger. Elle ouvre un autre paquet. Pour les otites, il en faut des spéciales, au menthol, for a cooling, soothing sensation. Je suis près d’elle, j’attends qu’elle aspire, c’est long, quelques secondes, assez pour que ses joues se gonflent, elle retire la cigarette sans trop ouvrir les lèvres, la dépose dans le cendrier, je regarde la cendre se détacher du cylindre de papier, une mesure du temps comme un sablier. Avec les mêmes doigts qui pincent la cigarette, elle place mes cheveux et libère mon oreille souffrante, elle repousse derrière le lobe des mèches qui n’arrêtent pas de tomber, plusieurs fois, le geste n’est pas gracieux, c’est rapide, il faut faire vite quand même, elle s’impatiente si je bouge trop, son souffle n’est pas infini, surtout pas avec ses poumons usés, elle ne peut le retenir aussi longtemps sans perdre toute la fumée. Elle s’approche, nos genoux se touchent, turn around, nos cuisses écartées s’emboîtent, je suis devant elle, son corps est collé au mien, comme les nuits où je dors avec elle, que je n’arrive pas à fermer l’œil et que les bruits qu’elle fait me consolent déjà de sa mort à venir, mais qui ne vient pas, qui est toujours en retard, cette mort qui est pourtant déjà là, en elle. Je me réveille, la nuit, et je compte les secondes qui séparent chacune de ses respirations comme on calcule le temps qui s’écoule entre les grondements du tonnerre et laisse deviner l’arrivée du pire. Au fil des années, je suis devenue ça : quelque chose qui se branche à elle, un défibrillateur, pour raviver son cœur s’il venait à s’éteindre.

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Menthol, par Jennifer Bélanger, Héliotrope