Ce qui se cache derrière Noir métal

Le livre Noir métal, de Sébastien Chabot, est en lice pour les Prix littéraires du Gouverneur général 2021 dans la catégorie Romans et nouvelles.

Montage L'actualité

Sébastien Chabot est chargé de cours à l’UQAR, enseignant au cégep de Rimouski et conférencier sur des sujets allant du black métal à la création littéraire, en passant par la culture scandinave. Il a écrit Ma mère est une marmotte (2004), L’angoisse des poulets sans plumes (2006), Le chant des mouches (2007), L’empereur en culottes courtes (2013), la nouvelle « Une jeune fille rangée pas très catholique » publiée dans le recueil Quand Marie relevait son jupon (2015), et enfin le roman Noir métal (2021). Dans le genre poétique, il a fait paraître, dans la revue Estuaire, les suites « Berceuses » (en collaboration avec Laurence Veilleux, 2019) et « Matalik » (2020).

Comment s’est déroulée la création de ce livre ?

Noir métal accompagne une réflexion sur le territoire et l’ancrage dans l’imaginaire. Cela peut sembler paradoxal, dans la mesure où les univers fantaisistes, mythologiques sont parfois éloignés des lieux, disons, circonscrits et réels. C’est donc tout naturellement que j’ai eu l’intuition, un soir de stout, que la vallée de la Matapédia avait été jadis habitée et fondée par des habitants des Premières Nations et des membres de l’expédition de Leif Erikson au tournant de l’an 1000. Et je suis allé encore plus loin : j’ai imaginé que cette rencontre entre le peuple mi’kmaq et les Vikings ne s’était pas bien passée, comme le racontent d’ailleurs les sagas islandaises. Et que ce rapt territorial s’était accompagné d’une malédiction qui resterait en dormance durant mille ans ; en fait, jusqu’à l’arrivée des artistes black métal norvégiens qui, de leurs hurlements sculptés, annonceraient la venue de celui connu de Saint-Moïse à Routhierville comme le porteur de la Pelle… 

Mais je m’égare.

J’estime qu’une fiction est un objet qui ouvre à des espaces possibles qu’il reste à trouver si on a assez d’amour en soi ou, au contraire, si on en a manqué beaucoup, au point d’en voir partout. Je parle d’environnement intoxiqué dans Noir métal, je parle de sacrifices d’enfants, de traumatisme, de résilience, de mythologie, et je tente de rendre compte de la complexité du monde, de l’insignifiance de notre nombril planté au milieu de notre corps, comme une lame dans une pomme. Ce qui se cache derrière les épinettes appartient à celui ou celle qui décide de le créer ; ce que nos douleurs exhument est nos bras de garçon, de fille ; ce que le goût, la mousse du savon révèlent est nos punitions pour nous apprendre à bien parler, est le début de tous nos romans. Je ne sais pas pourquoi il faut écrire, je sais seulement qu’il faut le faire.

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Un extrait de Noir métal 

Sebastian recule. Sa voix est chaude dans sa gorge. Les personnes présentes, la figure enflammée, resserrent le cercle. Il se tient un moment droit et prend une longue respiration et ouvre les bras. Il pousse un premier cri de douleur. Un cri aigu retenu dans la gorge, s’épuisant durant de longues secondes et qui, à la manière d’un décapant, soulève le vernis et les apparences posés sur les objets. Il reprend son souffle et rouvre la bouche et articule des mots, écorchés par ses dents et expulsés dans l’air des hurlements, collés aux prémices d’une mélodie douce puis ces contrastes disparaissent, parce que les cris, le souffle, les mots, la mélodie se fondent dans la douleur indicible. Il ne s’arrête plus. Tous penchent la tête vers l’avant et fouettent l’air de leurs cheveux en suivant les tempi martelés au 209 pied. Des paroles se forment qui sonnent comme de curieux blasphèmes. Quelle que soit la voix qui monte dans sa gorge, ce n’est plus la sienne. Il sculpte dans la matière brute des harmonies qui montent tantôt dans les stridences d’une scie ronde, tantôt dans les chuchotements d’enfants conspirateurs. Les auditeurs dans les lueurs des cierges traversés par le chant a capella écoutent les yeux fermés. Un rythme de plus bat dans leur cœur. Sebastian chante les yeux rougis de sa mère, assise devant la télé infestée d’intrigues savonneuses qui la captivaient, il chante la colère de son père trahi et incapable de prier Dieu, il chante les tabassages qui le laissaient pour mort au centre jeunesse, il chante le désordre du monde qu’il prend sur lui. Il chante encore, toutes les lames usées sur son cuir, ses genoux usés sur l’agenouilloir, le grand corps usé du Christ sur la croix, coupé en morceaux, avec des lames usées, les bras du père détresse qui l’ont vendu, son père sortant les pelles d’inauguration du bunker avant d’arracher les yeux à son ourson, parce qu’il a offert son cul pour de l’argent et qu’il est un homme maintenant, puis, c’est sa douleur comme seule cathédrale portée sur ses épaules, sa peau de chien coupée à l’arête des veines, sa mère frappant à coups de pantoufle sur sa peau de chien, ses lames au cœur de Dieu, son Dieu au cœur des lames, et jusqu’à ses doigts couteaux, et ses bras poignards offerts comme de l’amour à tous ceux qui n’en veulent pas.