Ce qui se cache derrière Nous qui n’étions rien

Le roman Nous qui n’étions rien, traduit par Catherine Leroux, est en lice pour les Prix littéraires du Gouverneur général 2019 dans la catégorie Traduction. 

Catherine Leroux est une romancière et traductrice née en 1979. Corps conducteurs, sa traduction de Us Conductors de Sean Michaels, s’est mérité le prix John-Glassco, alors que Le saint patron des merveilles (traduction de Fabrizio’s Return de Mark Frutkin) a été finaliste pour le prix du Gouverneur général en traduction. Ses romans, La marche en forêt, Le mur mitoyen et Madame Victoria, ont également reçu plusieurs prix et nominations. Catherine Leroux vit à Montréal où elle travaille à l’écriture de son quatrième roman ainsi qu’à de nombreux projets littéraires.

Comment s’est déroulée la traduction de ce livre ?

J’ai eu un énorme coup de foudre pour Do Not Say We Have Nothing dès les premières pages. Un coup de foudre de lectrice, puis d’écrivaine, lorsque j’ai rencontré Madeleine Thien et compris que toute la générosité et la sensibilité qui habitent ce roman prennent leur source dans son auteure. Chez moi, ces conditions s’accompagnent généralement d’un désir intense de plonger dans le livre en tant que traductrice, ce que je me suis débrouillée pour rendre possible assez rapidement.

Il m’a fallu un an pour traduire ce livre immense, à la fois par sa longueur, par sa complexité et par sa beauté. J’ai fait beaucoup de recherches sur la Chine communiste, la langue, les nombreuses références à d’autres textes, mais je dirais que malgré le défi, le processus a été relativement fluide, car il m’a été facile de m’immerger dans cet univers à la fois doux et implacable. Je pense qu’il y a des livres où on se sent chez soi; c’était le cas avec Nous qui n’étions rien. Par ailleurs, la densité du texte, si elle m’a parfois donné du fil à retordre, a également fait en sorte qu’à chaque nouveau passage sur le texte, j’avais l’impression de découvrir quelque chose de nouveau. Je crois que cette fascination renouvelée qui m’a permis de maintenir le même souffle à travers la traduction.

Quel message avez-vous retenu de ce livre ?

Nous qui n’étions rien est un roman qui laisse une forte impression d’universalité, de totalité. Au-delà de tout ce qu’il m’a appris sur l’histoire de la Chine moderne, je crois que j’en retiens surtout la vertigineuse complexité du monde, l’ambiguïté de l’expérience humaine, la persistance de la beauté et de l’imagination. C’est un livre qui rend difficiles les jugements moraux absolus; les qualificatifs de « lâche », « bon », « méchant », « juste » sont à la fois tous applicables à chaque personnage, et impossibles à formuler. Les aberrations des sociétés humaines y sont apparentes, mais aussi la solidarité, la ténacité de l’amour, les horreurs de la guerre et de la tyrannie, la résilience, le deuil, l’errance, l’exil, le désir d’un monde meilleur… Et au cœur de tout cela, c’est une œuvre qui nous rappelle que la musique et la fiction sont irrépressibles, aussi essentielles à la vie que l’air que nous respirons. 

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Un extrait de Nous qui n’étions rien

— Avant que tu te mettes à l’aise, a dit Ai-ming, il faut que tu saches que ma grand-mère était connue sous le nom de Grande Mère Couteau.

— Ce n’est pas un vrai nom!

— Dans cette histoire, tous les noms sont vrais, a-t-elle déclaré en inclinant la tête d’un air malicieux. Ou devrais-je dire Fille? Ou Ma-li? Ou Li-ling? Quel est ton vrai nom?

— Ils sont tous vrais.

Comme je prononçais ces mots, le doute m’a assaillie; j’ai commencé à me questionner, à craindre que chaque nom se mette à prendre trop de place et devienne un être à part entière, et que je finisse moi-même par disparaître.

Troublée, je me suis roulée en boule dans l’espace vide entre nous. Ai-ming continuait de tourner les pages du carnet. Je lui ai demandé de me décrire Grande Mère Couteau. Ai-ming m’a caressé les cheveux en réfléchissant. Puis, elle a dit que tout chez Mère Couteau était à la fois grand et petit : de longs sourcils surplombant des yeux étroits, un petit nez et de grosses joues, des épaules comme des crêtes de collines. Depuis sa tendre enfance, Grande Mère Couteau se frisait les cheveux; une fois vieille, ses boucles étaient si fines et si minces qu’elles semblaient tissées d’air. Mère Couteau avait un rire de choucas, un caractère de cochon et une voix tonitruante, et même lorsqu’elle était enfant, personne n’osait la prendre à la légère.

J’ai fermé les yeux, et Ai-ming a mis le calepin de côté.

Dans les salons de thé et les restaurants, racontait-elle, Grande Mère Couteau et sa jeune sœur Vrille chantaient des harmonies si envoûtantes que les problèmes, grands et petits, se volatilisaient dans le sortilège de leurs voix. Elles voyageaient de village en village, se produisant sur des scènes de fortune, leurs cheveux noirs illuminés de fleurs ou de rangs de sapèques. Les grands récits tels qu’Au bord de l’eau ou Wu Song tue le tigre comptaient parfois cent chapitres, et les vieux conteurs savaient les faire durer des mois, des années, même. Le public ne pouvait résister; fidèlement, il revenait, impatient d’entendre l’épisode suivant. C’était une époque de chaos, de bombes et d’inondations, où les chansons d’amour coulaient des radios et sourdaient dans les rues. La musique accompagnait les mariages, les naissances, les rituels, le travail, les défilés, l’ennui, les affrontements et la mort; la musique et les histoires, même en des temps comme ceux-là, étaient des refuges, des passeports, partout.

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Nous qui n’étions rien, de Madeleine Thien, traduit par Catherine Leroux, Éditions Alto

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