Ce qui se cache derrière On pleure pas au bingo

Le roman On pleure pas au bingo, traduit par Daniel Grenier, est en lice pour les Prix littéraires du Gouverneur général 2020 dans la catégorie Traduction. 

Conseil des arts du Canada, Christian Lalonde / Montage L'actualité

Daniel Grenier est écrivain et traducteur. Son premier roman, L’année la plus longue (2015), a remporté le Prix littéraire des collégiens. Au cours des dernières années, il a fait paraître deux essais et un deuxième roman, Françoise en dernier (2018), en plus de signer une quinzaine de traductions d’œuvres du Canada et des États-Unis. Sa plus récente œuvre, un journal de lectures intitulé Les constellées, est parue en mars 2020, aux éditions Marchand de feuilles. Il vit à Québec. 

Comment s’est déroulée la traduction de ce livre ?

Je ne m’en cacherai pas : traduire On pleure pas au bingo a été d’abord et avant tout une partie de plaisir. Je retiens surtout l’atmosphère joueuse et le langage si avenant de Dawn Dumont, ainsi que son talent indéniable d’humoriste qui se fait romancière et qui sait comment nous faire rire et nous toucher d’une autre manière que sur une scène. Les responsabilités qui m’incombaient, en tant que traducteur allochtone, n’étaient pas à négliger, cependant. Ce n’est pas le genre de projet que j’aurais entrepris de n’importe quelle manière, dans n’importe quelles circonstances. Ici, les éléments étaient réunis pour que l’expérience de transmission fonctionne. J’ai travaillé en étroite collaboration avec la maison d’édition autochtone Hannenorak, qui a effectué un travail de relecture sensible. Ensemble, nous nous sommes assurés que la culture Métis-Crie de Dumont était respectée et mise en valeur, du début à la fin du processus.

Quel message avez-vous retenu de ce livre ?

Il y a des dizaines et des dizaines de leçons de vie microscopiques au fil des pages de On pleure pas au bingo. La voix de la petite Dawn, la narratrice, se fait tour à tour provocante, cajoleuse, baveuse. Elle sait jouer aussi bien sur l’autodérision que sur l’affirmation de soi, qui sont ici, chez Dumont, les deux côtés d’une même médaille. La vie de cette jeune femme et de sa famille, que ce soit dans la réserve, à l’école primaire ou à l’université, n’est pas réductible à un cliché ou à un stéréotype. Mais ce n’est pas non plus un discours sur le triomphe absolu d’un individualisme qui viendrait gommer le rapport à la culture et aux racines. Comme tous les bons romans, On pleure pas au bingo nous laisse nous dépatouiller avec des questions qu’on ignorait se poser.

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Un extrait de On pleure pas au bingo

L’importance du bingo était un fait établi dans ma famille. Comme on savait que, si le Conseil de bande se réunissait le vendredi, Papa ne rentrerait pas avant le dimanche, comme on savait que mon frère se cognerait la tête comme un métronome pour s’endormir chaque soir, comme on savait aussi que si ma sœur Celeste et moi, on ne recevait pas exactement la même poupée, le même jouet ou le même t-shirt, on se battrait jusqu’à ce que quelqu’un remédie à la situation, on savait que le bingo, c’était quelque chose que Maman devait faire — chaque soir. (Maman continue de nier avec véhémence qu’elle jouait chaque soir. Les témoignages de ses enfants la contredisent.)

Il y avait du bingo partout. En ville, dans les petits villages, dans la réserve — il suffisait de quatre murs et de quelques boules pour organiser une bonne soirée de bingo, mon ami. Il y avait du bingo tous les soirs de la semaine si on se donnait la peine de chercher un peu. Ce que plusieurs faisaient.

Vers six heures du soir, Maman, Grand-maman et un assortiment d’oncles et de tantes ressentaient soudain l’envie de se coincer comme des sardines dans une voiture. Ils avaient peut-être passé la journée à s’engueuler à propos de qui avait pris le sarcloir de qui, ou de qui avait mis au clou la télévision de qui, mais ça ne changeait rien : le soleil déclinant, ils devenaient des guerriers d’une même noble cause. Ils se pressaient l’un après l’autre dans la voiture avec leurs petits contenants de margarine remplis à ras bord de jetons rouges, bleus et verts, et filaient vers la soirée de bingo la plus proche.

Nous, les jeunes, on regardait s’éloigner les joueurs de bingo, assis sur les marches du perron, un chien ou un chat entre les jambes, les mains dans la fourrure à la recherche de tiques. On interrompait notre opération de nettoyage pour envoyer la main aux adultes. Puis, dès que la voiture avait disparu dans la courbe, on écrabouillait les tiques gonflées de sang sous nos semelles et se précipitait vers la cour arrière pour faire des choses qu’on n’avait pas le droit de faire. Allumer un feu de joie et se courir après avec des branches enflammées, c’était toujours une façon agréable de passer le temps.

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On pleure pas au bingo, de Dawn Dumont, traduit par Daniel Grenier, Éditions Hannenorak