Ce qui se cache derrière Sucré seize (huit filles)

La pièce Sucré seize (huit filles), de Suzie Bastien, est en lice pour les Prix littéraires du Gouverneur général 2020 dans la catégorie Théâtre.

Conseil des arts du Canada, Christian Lalonde / Montage L'actualité

Suzie Bastien a écrit une quinzaine de pièces de théâtre, jouées en France, en Italie, en Belgique, au Canada. Traduite en anglais et en italien, elle a effectué une quinzaine de résidences d’écriture, notamment au studio du Québec à Rome en 2009. LukaLila (Éditions Comp’act, 2002, Rubbettino Editore, 2016) présentée à Rome en 2005, puis en France en 2007-2008 (La Rochelle, Arras, Paris), reçoit le prix des Journées de Lyon des auteurs de théâtre en 2002 et le prix SACD de la dramaturgie francophone en 2004. Elle est également l’auteure de L’effet Médée, créée à Québec en 2005, et jouée en anglais à Montréal en 2012. L’enfant revenant, créée à Bruxelles en 2011, sera présentée à Grenoble en 2021. Sa plus récente pièce Sucré seize (huit filles) a reçu le prix SACD de la dramaturgie francophone en 2019.

Comment s’est déroulée la création de ce livre ?

Normalement, lorsque j’écris, je n’ai aucune idée de ce qui sortira, je n’ai pas de plan, pas de cadre précis. Ça s’organise, au fil des mots. Cette fois, par les contraintes des demandes de bourses et de résidences, j’ai élaboré un « projet » d’écriture précis. Il y aurait huit monologues de plus ou moins dix minutes, dits par huit filles de seize ans. 

En 2015, j’avais écrit un monologue pour une soirée-bénéfice au profit d’une jeune compagnie de théâtre. Ce qui allait devenir Dalie et le paradis perdu, premier monologue de Sucré seize. Je ne pouvais pas laisser dormir ce texte. J’ai eu envie de poursuivre, d’élaborer ce projet qui donnerait voix et chair à des presque femmes, aux prises avec leurs peurs, leurs douleurs, leurs colères, mais aussi leur beauté et leur poésie. Seize ans, c’est l’âge de l’entre-deux, du regard des autres qui change, des décisions à prendre. Seize ans, Sweet sixteen comme dans l’expression, comme dans une chanson, pourtant plutôt acide que sucré. Francisé, ironisé : Sucré seize.

J’ai eu envie de leur insuffler une parole poétique, parce que pour moi, l’espoir se situe au cœur des mots criés, chantés, scandés. Je souhaite que ces textes rencontrent des spectateurs et spectatrices de tous âges, mais aussi ceux et celles qui ont seize ans en 2021, que les garçons entendent ces phrases de filles, que les filles réagissent devant ces personnages qui tentent d’exprimer ce qui les meut, ce qui les émeut. 

J’ai donc écrit huit monologues mettant en scène des jeunes filles de seize ans, huit histoires poétiques, huit morceaux de vies. J’ai eu envie que de jeunes filles, adolescentes et jeunes adultes, puissent accéder à la psyché de différents personnages qui tentent de devenir des femmes ou au contraire de retarder ce passage crucial, qui questionnent le monde, qui se demandent comment gérer leurs désirs, comment se dégager des règles, comment en créer de nouvelles.

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Un extrait de Sucré seize (huit filles)

Des amis en septembre octobre novembre. Jusqu’au 15.

Les décrire? 

MelAlexMeliCaroMaxSébas. Nico. Mel est la plus belle, la plus intelligente, la plus douée des blondes, amoureuse d’Alex, le plus beau, le plus intelligent, le plus doué des blonds, lui aussi est présent ce soir-là. Mel et Alex, merveilleuse symétrie, perfection qui vient en couple. Les cinq autres : MeliCaroMaxSébas. Nico. Mel pour Mélanie, Meli pour Melissa. Caro je ne sais pas. Meli Caro toujours ensembles, toujours les cheveux brillants, le jean juste assez ajusté, la camisole avec un slogan ou un nom de groupe, le bonnet de laine, la veste de cuir, les belles dents blanches, inséparables meilleures amies, la même chose avec Max et Sébas, même même chose, pareil, Caro et Max, Sébas et Meli, Caro et Sébas, Max et Meli, bonnet blanc et blanc bonnet, pareillement interchangeables, et enfin Nico. 

Nico nettement plus sexe qui parle peu mais qui, chaque fois qu’il me dit bonjour, s’arrange pour me regarder tellement directement dans les yeux que c’est impossible de ne pas avoir envie de scraper mes bonnes manières, vous comprenez? non, non. Saccager.

Première année d’étude dans la grande ville pavée d’amis. Samedi soir 15 novembre chez Mel et Alex. Vous voulez vraiment entendre ça? Jérémiades. Billevesées. Trouver des mots nouveaux pour exprimer des sentiments banals, ça calme aussi. Bon. Nous étions chez Mel. Nico se tient à côté de moi, trouve toutes sortes de subterfuges pour me frôler depuis le début de la soirée. Plus je bois et plus je baisse la garde et moins je surveille mes manières et plus Nico se rapproche. Nous sommes tous pas mal saouls, nous dansons dans l’appartement, la musique est vraiment bonne, quelqu’un fait circuler un joint et je ne sais pas ce qui me prend mais je tire dessus 3 fois en inspirant comme si c’était du Ventolin. Immédiatement je perds la carte. Flou total. 

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Sucré seize (huit filles), par Suzie Bastien, Lansman