Ce qui se cache derrière Tableau final de l’amour

Le livre Tableau final de l’amour, de Larry Tremblay, est en lice pour les Prix littéraires du Gouverneur général 2022 dans la catégorie Romans et nouvelles.

montage : L’actualité

Larry Tremblay a publié une trentaine de livres comme auteur dramatique, poète, romancier et essayiste. Il est aussi spécialiste de kathakali, une forme de théâtre dansé originaire du sud de l’Inde. Son œuvre a été traduite dans une trentaine de langues. En 2012, sa pièce Cantate de guerre remporte le prix SACD et le prix Michel-Tremblay. Entre 2014 et 2016, son roman L’orangeraie gagne une quinzaine de prix, dont le Prix des libraires du Québec, le Prix littéraire des collégiens et le Prix des lycéens Folio et se retrouve publié dans une vingtaine de pays. En 2017, son roman graphique Même pas vrai, illustré par Guillaume Perreault, remporte le prestigieux Prix TD de littérature canadienne pour l’enfance et la jeunesse. En 2021, il fait paraître Tableau final de l’amour, roman accueilli avec enthousiasme au Québec et en France.

Comment s’est déroulée la création de ce livre ?

L’écriture de ce roman s’est déroulée sur plusieurs années. En fait, c’est sa gestation qui a été longue plutôt que sa mise en œuvre. Fasciné par l’œuvre du peintre Francis Bacon, j’ai publié en 2012 un livre (158 fragments d’un Francis Bacon explosé) où j’abordais sa peinture de façon poétique. Beaucoup plus tard, lors d’un voyage en Inde, sans l’avoir prémédité, j’ai écrit d’un seul souffle les premières pages du Tableau final de l’amour  pour les ranger aussitôt dans un tiroir avant de les reprendre, il y a trois ans. Je suis donc passé du mode poétique au mode narratif, le premier irriguant le second de ses courants souterrains.

Que souhaitez-vous que les lecteurs retiennent de votre livre ? Quel message vouliez-vous faire passer ?

Aucun message. Le souhait, plutôt, que le lecteur se retrouve émotivement dans l’atelier du peintre, près de son regard, de sa main qui tient le pinceau, à l’écoute des palpitations de son désir, de sa rage de créer, partageant au fil des pages les contradictions nées de sa relation orageuse avec l’homme qui a été son modèle et amant.

Mettre en mots la sensation qu’on éprouve devant un tableau de Francis Bacon — un artiste radical qui a vécu les deux grandes guerres et a su comme personne en exprimer l’horreur en effaçant au sein même du corps humain les frontières entre souffrance et jouissance —, voilà le défi que je me suis donné en écrivant ce roman.

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Un extrait de Tableau final de l’amour

C’est durant la guerre que mon cerveau a gravé les images les plus intenses de ma vie : survivants, écrasés, paralysés, extirpés des gravats. Cadavres de chevaux aux ventres gonflés. Corps nus de mes amants, leurs blessures encore fraîches par lesquelles s’enfuyait leur espoir. Nuits de Londres zébrées d’éclairs dans la dévastation des bombes incendiaires. Montagnes de corps squelettiques poussés comme des déchets par des bulldozers dans d’immenses trous de terre.

Une fois la paix retrouvée, des photos et des films ont témoigné de l’impensable, l’ont mis à la portée des aveugles, des sourds, des bourreaux qui niaient avoir commis ces atrocités, n’ayant selon eux accompli que leur devoir.

Comment l’art pourrait-il oublier ces images ? Comment surtout pourrait-il demeurer de l’art s’il les utilisait ?

Devant l’horreur dont était capable tout homme, j’étais tourmenté par un désir brutal de vivre et un pessimisme suicidaire. Aucun dieu, aucune mystique, aucune foi ne pouvait m’aider, me soulager, m’orienter. L’homme se résumait à sa viande et, sans conteste, de toutes les créatures elle était la plus tragique. À mon habitude, j’avais découpé des photos dans les journaux : celles d’Hitler, de Goering et d’autres nazis notoires alors qu’ils faisaient la manchette, auréolés de terreur et de gloire. La bouche d’Hitler me fascinait :  trou qui gueulait et où la haine pure prenait sa source pour se déverser dans des millions de jeunes cerveaux affamés. Cette bouche, je l’ai retrouvée des années plus tard dans mes papes hurlants, fusionnée à une autre forme d’autorité. Cette bouche, à mon insu, a gueulé longtemps dans ma peinture. C’était l’origine de l’immonde, lieu premier du mal. Elle contaminait la toile. Elle prenait trop d’importance, défigurait le reste, comme si le corps, incapable de tenir en place, n’avait pas d’autre choix que de s’enfuir de lui-même. Cette bouche, je n’arrivais pas à la noyer de peinture, à la bâillonner pour de bon d’un trait gras, épais, éternel. J’étouffais, mes corps sur la toile se vidaient. Jamais, dans ces conditions, je n’aurais pu me satisfaire de peindre des formes pures. Pour moi, il n’y a toujours eu qu’une seule chose à peindre : le corps et son cri. Et si la sainteté et le tragique avaient la chance de se marier, c’était  assurément au sein de la figure humaine. Et toi, le voyou, le voleur, le petit boxeur, au moment où dans ma nuit tu as fait intrusion, j’étais enfin prêt à accepter les bassesses, les joies, les blessures nécessaires pour peindre le corps que tu m’offrais et son cri que j’aspirais à étaler à la grandeur de ma toile. L’amour avait déjà commis tous les crimes. Un défi pour moi d’en imaginer de nouveaux.

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