Ce qui se cache derrière Une épine empourprée

Une épine empourprée, de Michaël La Chance, est en lice pour les Prix littéraires du Gouverneur général 2020 dans la catégorie Essais.

Conseil des arts du Canada, Christian Lalonde / Montage L'actualité

Essayiste et poète, Michaël La Chance est canadien de naissance, bien qu’il soit né à Paris. Professeur titulaire de théorie esthétique à l’Université du Québec à Chicoutimi, chercheur au Centre de recherche Cultures-Arts-Sociétés, membre de la rédaction de la revue Inter art actuel, il a reçu un prix d’excellence de la critique 2015 décerné par la SODEP. Il a publié sept recueils de poésie et autant de proses : dont récemment [mytism] L’archè-originaire, Triptyque, 2009 (finaliste prix de poésie de l’Académie des lettres 2010) ; Épisodies, La Peuplade, 2014 (Prix Ringuet de l’Académie des lettres 2015) et Crapaudines, Triptyque, 2015 (mention d’excellence du Prix des écrivains francophones d’Amérique). Dernier ouvrage paru : Les Inventeurs de vacarmes. Théorie et pratiques de la performance, Les Éditions Intervention, 2021.

Comment s’est déroulée la création de ce livre ?

Dans une clinique de neurologie, suite à une hémorragie cérébrale, j’ai voulu noter le processus par lequel mon cerveau reconstruisait sa cohérence. Déjà, la civière qui me conduisait vers la clinique s’apparentait au chariot du poème de Parménide, la neurologue qui m’a reçue était la déesse bienveillante qui accueille le poète. L’Épine empourprée c’est l’expérience du corps fragmenté en une multitude de fonctions, c’est le surgissement inattendu de références picturales (Sandro Botticelli, Gérard David…), mais aussi cinématographiques, philosophiques… qui sont devenues des clefs pour métaboliser mon expérience. Comme si j’avais laissé une partie de moi-même dans ces œuvres, des copies de sauvegarde, lesquelles me restituaient à moi-même maintenant. J’ai pris ces notes dans l’espoir de les rassembler plus tard, ce qui était une façon de me donner rendez-vous avec moi-même dans un avenir où j’aurais la cohérence pour le faire. 

Que souhaitez-vous que les lecteurs de votre livre retiennent ? Quel message vouliez-vous faire passer ?

Les accidents vasculaires cérébraux (AVC) représentent la troisième cause de mortalité derrière les maladies cardiovasculaires et le cancer, ils sont la première cause de handicap acquis : élocution, motricité, mémoire, vision, etc. Pourtant nous avons peu de témoignages de ces expériences et le travail important des neurologues n’est pas reconnu. Et surtout, j’ai voulu souligner l’importance des arts, de la fréquentation des œuvres (littéraires, picturales…), dans la reconstruction du cerveau. 30 % des victimes d’AVC vivent de la dépression, ce qui se comprend lorsque les accidentés, souffrant de perte de mémoire, sont laissés à leur désarroi. Tout ce qu’on leur demande c’est le jour qu’on est, pour vérifier leur saisie de la réalité. Or la saisie de la réalité est un processus continuel d’interrogations, dialogues avec des auteurs, négociations avec l’inconnu, inscriptions poétiques et révélations affectives.

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Un extrait de Une épine empourprée

J’écrivais ceci encore abasourdi par un accident cérébral. Ce témoignage a-t-il un intérêt hors de moi-même ? J’étais trop étourdi pour convoquer le regard des autres, mesurer la lecture qu’ils pourraient en faire. La vision trouble, la marche entravée, j’écrivais sur le vif, à la recherche d’une trame symbolique pour réparer ma vie intérieure fracassée par l’accident silencieux. Soudain je regardais les choses comme une énigme, les êtres naturels comme des prodiges. J’étais devenu ma propre énigme, plus précisément, j’entrevois mes facultés, pour peu qu’elles me permettent de respirer et penser, parler et marcher, comme des mécanismes précieux et fragiles. 

Alors j’ai entrepris de rédiger ces lignes pour me fabriquer une perspective dans laquelle faire sens de ce qui m’arrive. En ces temps de détresse, les références au Poème de Parménide se sont multipliées dès les premières heures de mon séjour à l’hôpital. De même l’Annonciation de Sandro Botticelli aura été mon talisman contre le chaos, la Vierge annoncée de Gérard David s’est imposée comme réponse aux mystères d’Éros évoqués par Diotime de Mantenie. Ainsi je revisitais quelques pages de l’histoire de la philosophie et aussi l’histoire de l’art à partir de mes aventures neurologiques. Mon histoire de l’art est plus immersive qu’analytique, mon histoire des idées plus neurodissidente que rationnelle.

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Une épine empourprée, par Michaël La Chance, Éditions Tryptique