C’est la faute à Malherbe !

Si la pureté de la langue française fait encore aujourd’hui l’objet de discussions sans fin, c’est en partie à cause de cet écrivain du 16e siècle, nous apprend un fascinant ouvrage à paraître cet automne.

Les auteurs
Conjoints et partenaires de travail, Julie Barlow et Jean-Benoît Nadeau ont signé plus de 1 200 articles de magazine — tant en français qu’en anglais — et publié cinq livres, tous des best-sellers confirmés. Lauréats de nombreux prix de journalisme, ils signent régulièrement des articles dans les pages de L’actualité, en plus de collaborer à des magazines et journaux canadiens publiés dans les deux langues officielles. Aux éditions Québec Amérique, Jean-Benoît Nadeau a fait paraître le Guide du travailleur autonome, considéré comme l’un des 25 meilleurs livres d’affaires publiés au Québec depuis 1980, et Écrire pour vivre, un nouveau guide pratique sur l’écriture, où il démythifie le monde du livre et du magazine.

Extrait de La grande aventure de la langue française (Québec-Amérique).

Bien avant Richelieu et l’Académie française, le premier promoteur du purisme linguistique fut un poète dont très peu de gens ont lu l’œuvre : François de Malherbe (1555-1628). Tandis que bien des génies littéraires ont, par l’écriture, façonné des cultures entières — Shakespeare, Victor Hugo, Goethe, Cervantès, Dante, pour n’en nommer que quelques-uns —, très peu d’individus influencèrent autant que Malherbe le point de vue de tout un peuple sur sa langue. Presque à lui seul, il a créé une conception linguistique à laquelle ont adhéré (et avec laquelle se sont débattus) quinze générations d’auteurs et de lecteurs, d’enseignants et d’étudiants, d’écrivains et d’orateurs, de francophones et de francophiles.

Malherbe était déjà un avocat d’âge moyen lorsqu’il fit son entrée sur la scène littéraire française, au début des années 1600. Il devint célèbre pour sa maîtrise de l’alexandrin, le vers de douze syllabes, qui, jusqu’au romantisme, était la norme dans la poésie et le théâtre en français. « Et, rose, elle a vécu ce que vivent les roses, / L’espace d’un matin » est son vers le plus célèbre — et un vieux succès des salons funéraires.

Même s’il devint le poète officiel du roi Henri IV en 1605, à l’âge de cinquante ans, et qu’il conserva ce statut sous Louis XIII, c’est la critique littéraire de Malherbe, et non sa poésie, qui lui valut sa réputation auprès de ses contemporains et fit de lui le premier véritable gourou de la langue française. Dans sa critique, Malherbe prêchait les valeurs de clarté, de précision et de rigueur. Il affirmait que, pour être valable, l’écriture devait être dépouillée d’ornements, de répétitions, d’archaïsmes, de régionalismes et d’hyperboles. Malherbe rejetait l’idée des synonymes ; selon lui, chaque mot devait avoir une définition, et une définition ne devait s’appliquer qu’à un seul mot. Naturellement, il détestait l’esthétique baroque de ses prédécesseurs, en particulier Ronsard et Du Bellay, les poètes de la Pléiade. Il trouvait tout à fait absurde leur usage de la fioriture et de l’ornement. Par-dessus tout, il détestait l’idée de créer de nouveaux mots pour le plaisir. Son célèbre successeur, le grammairien Vaugelas, écrivit : « Il n’est permis à qui que ce soit de faire de nouveaux mots, non pas même au souverain ! »

Dans ses temps libres, Malherbe révisait un livre de poésie de Ronsard : il en retira environ la moitié des mots ! Son futur biographe, Honorat de Racan, lui demanda un jour « s’il approuvoit ce qu’il n’avait point effacé ». Malherbe répondit en biffant le reste des pages. Il avait exposé la plupart de ses idées sur la langue française dès 1606, année où il écrivit ses Remarques sur Desportes, une critique féroce de son contemporain, le poète Philippe Desportes, dans laquelle il (lui) disait que « son potage valoit mieux que ses psaumes ». Et aux défenseurs du poète, Malherbe répondit qu’« il feroit de leurs fautes des livres plus gros que leurs livres mêmes ».

Malherbe fut sans doute le plus grand et le plus effronté des snobs en matière de langue que le monde ait connu. Les biographes le décrivent comme un irritable grincheux qui passa sa vie à attaquer, verbalement et par écrit, toute erreur — ou ce qu’il considérait comme telle — qu’il pouvait trouver et quiconque la commettait. Il voulut bannir le mot vent, car il était synonyme de pet, et pouls, parce qu’il ressemblait à pou. Il ne craignait personne et reprocha même au fils du roi Henri, le futur Louis XIII, de signer son nom « Loys » au lieu de « Louys », une inconstance que bien des courtisans n’auraient pas osé souligner, s’ils l’avaient remarquée. Malherbe détestait à tel point les régionalismes que, lorsqu’on lui demanda si le meilleur participe passé de « dépenser » était « dépensé » ou « dépendu », il répondit que le premier était plus français, car « pendu » ressemblait à du gascon, un dialecte du sud de la France. Malherbe refusa un jour d’être traité par un certain docteur Guénebeau, parce que c’était « un nom de chien ». Sur son lit de mort, il était encore en train de corriger le langage de celle qui veillait sur lui.

Il ne fait aucun doute que Malherbe était un tyran, surtout en matière de vocabulaire. Mais côté grammaire, il était plus modéré, et cherchait un terrain commun entre les principes et la réalité de l’usage du français. Ce fut Malherbe qui imposa l’idée que la négation ne soit suivie de pas ou de point. Et son idéal de clarté n’était pas un simple snobisme : Malherbe rejetait l’hermétisme engendré par Ronsard et son école, car, disait-il, les poètes utilisaient un jargon qui n’était accessible qu’aux autres poètes. Il prétendait que les écrivains devaient utiliser une langue simple afin de pouvoir être plus facilement compris d’un plus grand nombre de lecteurs.

La doctrine de la clarté de Malherbe lui valut le soutien d’Henri IV. À cause de la propagande à propos de Louis XIV (et, plus tard, de la monarchie française du dix-neuvième siècle), on associe souvent les idéaux de clarté, de pureté et de symétrie au règne du Roi-Soleil. Mais ce fut Henri IV, le grand-père de Louis XIV, qui inaugura cette tendance. Après cinquante années de guerres religieuses entre catholiques et protestants, la France était épuisée, et Henri voulait nettement se distancier des règnes de ses prédécesseurs. Cela voulait dire rompre avec l’esthétique baroque de Ronsard et des poètes de la Pléiade, et l’écriture de Malherbe semblait représenter une nouvelle ère.

Dès 1615, Malherbe fut considéré non seulement comme un maître de la poésie, mais aussi comme un maître du langage. Il était devenu si influent que les gens créèrent leurs propres académies et salons, soit pour réfuter ses idées, soit pour les répandre. Conséquence de son travail et de celui de ses disciples, des segments entiers du vocabulaire français — des régionalismes, des archaïsmes, des synonymes et des doublets — perdirent leur valeur et disparurent presque du parler des gens cultivés et des écrits de la plupart des auteurs. Comme l’énonça l’historien Ferdinand Brunot, il était courant, avant Malherbe, d’emprunter des termes à d’autres langues ; à cause de lui, cela devint une marque d’ignorance. Cette norme allait subsister pendant deux siècles et demeure encore à la base du débat sur les anglicismes.

Les auteurs de l’époque de Malherbe n’acceptèrent pas tous cette doctrine. Les archaïsmes constituaient un élément fort des fables de Jean de La Fontaine, et les régionalismes, un important aspect de l’humour de Molière. Mais presque tous les grands écrivains de l’époque utilisaient une langue simple, faisant de la clarté et de la précision l’« éthique » du français. Les fables de La Fontaine et les contes de Charles Perrault (qui écrivit les Contes de ma mère l’Oye, dans lesquels on retrouvait notamment La Belle au bois dormant, Barbe-Bleue et Cendrillon) étaient d’une écriture simple et abordable. La langue de Racine est d’une concision qui touche à la sécheresse. La force du purisme était telle que, dès 1661, une nouvelle expression désigna le bon usage du français : « un français châtié », locution encore en usage en France.

Comment l’idéal du purisme linguistique de Malherbe devint-il si influent, tandis que rien de la sorte ne se produisit en Angleterre ? L’une des raisons était que peu de gens en France parlaient français avec aisance — moins de quinze pour cent de la population, selon certaines estimations, et surtout l’élite urbaine. Par comparaison, l’anglais appartenait à toutes les classes de la société, et cela faisait obstacle au règne de la doctrine élitiste de la langue. Dans une célèbre anecdote rapportée à son ami le fabuliste Jean de La Fontaine, Jean Racine parle de ses efforts en vue de voyager en français dans le sud du pays. Au moment où il atteignit Valence, écrivit-il, plus personne ne le comprenait. Lorsque, dans une auberge, Racine demanda un pot de chambre, on lui donna un réchaud. « Vous pouvez imaginer ce qui arrive à un homme endormi qui se sert d’un réchaud dans ses nécessités de nuit. »

Un autre facteur majeur de la proposition du purisme linguistique était sa « modernité ». Comme le purisme linguistique devint associé au répressif conservatisme linguistique des dix-neuvième et vingtième siècles, il est facile d’oublier qu’il fut jadis jugé progressiste. La propagande de Malherbe, avec ses fermes principes de clarté et de pureté, a fait du français la première langue vivante de l’Europe, à part l’italien, qui soit nantie de règles normatives comparables à celles des langues classiques, le latin et le grec. (La différence était que le français était vivant, tandis que le latin et le grec classiques étaient morts, et que l’italien avait perdu beaucoup de son influence du siècle précédent.)

La belle langue de Nouvelle-France

Sous le Régime français, au Canada, les Canadiens français avaient la réputation de parler un meilleur français que la plupart des Français. Les différences dialectales ont commencé à apparaître dès la conquête anglaise. Au départ, toutefois, ce n’est pas le français des Canadiens qui a changé, mais celui qu’on parlait en France.

Alexis de Tocqueville a fait remarquer à maintes reprises que la Nouvelle-France était, en réalité, une vieille France — sur les plans de la langue comme des mœurs. Les Canadiens gardaient la vieille prononciation aristocratique de oi — par exemple, moi, toi et poil se prononçaient mwé, twé et pwèl. Encore aujourd’hui, des francophones de vieille souche, en Amérique du Nord, utilisent (entre eux) certains éléments de la prononciation et du vocabulaire de la France prérévolutionnaire. Les Canadiens ont retenu la voyelle longue, presque disparue à Paris. Pour des mots comme bête, être et arrêter, les Québécois étirent la voyelle ê, tandis que les Français l’écourtent. Les Québécois ont également gardé les diphtongues, qui ont eu leur propre évolution ; un verbe comme faire se prononce sec en France, tandis que les Québécois introduisent une autre voyelle (presque une syllabe supplémentaire) et le prononcent fa-air. Les Québécois prononcent le mot pâte en disant pawt au lieu de patt, et fort sous la forme faor au lieu de for.

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