C’était moins drôle à Valcartier

Extrait du roman C’était moins drôle à Valcartier, par Grégory Lemay, avec l’aimable autorisation des éditions Héliotrope.

Extrait du roman C’était moins drôle à Valcartier, par Grégory Lemay

J’ignore comment cette idée a pu se rendre jusque dans nos esprits. Je sais encore moins comment elle a pu y rester plus d’une seconde. Mauvais miracle, elle a même persisté, elle s’est installée à l’intérieur de nos neurones. Elle nous a conquis assez pour que nous la mettions en œuvre. Aussi ridicule, impossible et stu­pide ait-elle été, elle nous a bien eus. Nous étions pourtant deux, deux à pouvoir la rejeter, sans compter tous les amis à qui nous aimions en parler. Ils auraient bien pu éviter de nous trouver drôles et ainsi de nous encourager à faire les clowns.

Nous étions décidés, nous irions dans l’armée.

C’était la fin de l’année scolaire, c’était la fin de la cinquième année du secondaire, donc la fin des études secondaires, et sur le gazon de la polyvalente nous nous sommes serrés la main pour officialiser notre décision. En vérité nous avons fait ce que nous faisions souvent au lieu de nous serrer la main: «roche, papier, ciseaux ». Nous ne jouions pas à ce jeu, non, nous collions plutôt les poings, après quoi l’un enveloppait le poing de l’autre avec sa main, avant qu’elle se fasse pseudo-couper par le poing transformé en ciseaux. Ensuite nous avons roulé un joint, l’avons fumé et sommes allés rejoindre nos amis à l’intérieur, au café étudiant.

Mais ça serait moins drôle quand nous arriverions là-bas, à la base militaire de Valcartier.

Nous pensions assez peu aux conséquences. Nous nous concentrions surtout sur le plaisir d’être fou dans la vie. Nous voulions aller contre nos valeurs néo-hippies, nous voulions nous contredire pour les besoins de notre cause, pour nous introduire dans les Forces canadiennes comme des reporters undercover et mieux nous en moquer, depuis l’intérieur, mieux les vaincre, et en sortir, en sortir avec un droit d’opinion, un droit de regard, de jugement inégalé, avec une réelle connaissance, preuves à l’appui, de notre mépris de l’armée.

Nous allions devenir réservistes à raison de 275$ par semaine et nous abandonnerions les armes au terme de l’été, voilà. Nous allions devenir réservistes pour cesser de l’être.

Après le camp des recrues, il suffirait de signer le document qui mettrait fin à notre carrière militaire à peine entamée plutôt que le contrat qui nous obligerait à la poursuivre quelques années encore. C’était simple.

Autrement dit, les Forces canadiennes nous offraient un genre d’emploi d’été qui nous donnait l’occasion de gaiement suer ensemble avant de commencer le cégep.

Comme dans une colonie de vacances, nous serions logés et nourris. Et mieux que dans une colonie de vacances, nous serions payés et les habits seraient fournis.

Nous devions nous préparer en vue du grand départ. Pendant quelques semaines nous nous sommes rendus le mardi soir au manège des Fusiliers Mont-Royal, à l’angle de l’avenue Des Pins et de la rue Henri-Julien, à Montréal.

C’est une bâtisse aux airs de château-fort dont l’inté­rieur consiste principalement en un gymnase pourvu d’espaliers et de tapis bleus de gymnastique, avec un plancher de granito flanqué de lignes multicolores qui vont dans tous les sens comme dans les écoles.

Nous y apprenions la hiérarchie, le salut militaire, à cirer les bottes, à placer correctement le béret sur notre tête, à parader, à crier notre nom de famille suivi des chiffres de notre numéro d’assurance sociale, etc.

Quant au mess des soldats et des caporaux, il y avait, au-dessus du bar, un vitrail accroché au plafond par des chaînettes. Malgré la sévérité de l’armée et nos dix-sept ans, il nous était permis d’y boire de la bière après nos exercices, ce qui était pour nous de bon augure. 

Entre-temps, nous devions aussi nous soumettre à un examen médical, que j’appréhendais à cause de mes pieds plats (éversés, pour être plus précis). Mais le médecin attitré, un semi-retraité obèse, au lieu de remarquer mon défaut plantaire, s’est inquiété de la couleur de mon sang. Il le trouvait un peu trop bleu à son goût. Il s’en est inquiété assez pour me remettre une ordonnance. Je devais aller voir un hématologue. Après avoir lu l’ordonnance, l’hématologue a ri et j’ai ri avec lui comme si nous étions de bons copains, ensuite il m’a tout de même examiné un peu, pour la forme, avant de me reconduire jusqu’à la porte de son bureau et de me souhaiter de passer un bel été.

Le premier lundi de juillet, Benoît et moi nous sommes rendus en transports en commun au manège des Fusiliers Mont-Royal et nous avons embarqué là dans un autobus jaune Bluebird avec d’autres recrues du régiment.

À bord, soit je parlais avec Benoît, soit je regardais par la vitre les choses qui bordaient l’autoroute 20. La plupart du temps je préférais regarder par la vitre les choses qui bordaient l’autoroute 20. En discutant avec nos voisins d’autobus, Benoît me dispensait d’échan­ger avec lui. Je lui étais reconnaissant de son intérêt pour les autres. J’ai toujours beaucoup apprécié pares­ser dans un véhicule en marche. Le véhicule progresse à ma place.

 

La suite dans le livre…

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