Cette nuit-là

Cette nuit-là, par Indra Sinha, avec l’aimable autorisation des éditions Albin Michel.

Cette nuit-là, par Indra Sinha

Bande un

J’étais humain, avant. À ce qu’on dit. Moi, je ne m’en souviens pas, mais les gens qui me connaissaient quand j’étais petit disent que je marchais sur mes deux pieds comme les hommes.

-Tu étais si mignon, un vrai petit ange malicieux. Tu te dressais sur la pointe des pieds, Animal, mon fils, pour chercher à manger dans le placard. Sauf qu’il n’y avait pratiquement rien à manger et en plus ce ne sont pas «les gens», mais juste Ma Franci qui le disait, avec ces mots-là, dans la langue de son pays. Et puis je ne suis même pas son fils, encore moins un ange, mais c’est vrai que Ma Franci me connaissait depuis que j’étais né et j’ai presque vingt ans. La plupart des gens d’ici ne savent pas quel âge ils ont, mais moi si, parce que je suis né quelques jours avant cette nuit-là, celle que personne à Khaufpur ne veut se rappeler, mais que personne ne peut oublier.

-Tu étais un si joli petit garçon, à trois-quatre ans. Des yeux immenses, noirs comme le lac Majeur à minuit, et une chevelure luxuriante toute bouclée. Et ce sourire que tu avais! Un vrai bourreau des cœurs*.1 Un sourire à briser un cœur de mère. C’était comme ça qu’elle parlait.

Je marchais debout. Puisque Ma Franci le disait… Mais pourquoi est-ce qu’elle aurait menti ? Ce n’est pas comme si ça pouvait me consoler. Tu trouves ça gentil, toi, de rappeler à un aveugle qu’il ne l’a pas toujours été ? Les prêtres qui murmurent

des formules magiques à l’oreille des cadavres, ils ne leur disent pas: «Garde le moral, tu as été vivant.» Personne ne se penche tendrement au-dessus du tas de merde abandonné dans la poussière pour lui susurrer: «Tu ressembles toujours au kebab que tu étais…»

Combien de fois j’ai répété à Ma: «Je ne veux plus être un humain.» Ça n’a jamais filtré jusqu’au fond de sa cervelle complètement HS, ou peut-être qu’elle ne me croyait pas. Tu comprendras mieux si je te dis que ça me venait aux lèvres quand j’apercevais ma dégaine – pas dans un miroir, ceux-là, je les évite, mais on projette tous une ombre, c’pas, et j’étais dégoûté à mort. À l’époque de mes crises, quand les voix hurlaient dans ma tête, tout ce qui marchait sur deux pieds ou se tenait simplement debout me rendait furieux. La liste des gens dont j’étais jaloux n’en finissait pas: Ma Franci, les autres sœurs de l’orphelinat, Chukku, le veilleur de nuit, les femmes qui portaient des pots sur la tête, les serveurs et leurs quatre assiettes en équilibre le long de chaque bras. Je détestais regarder mes amis jouer à la marelle.Je ne supportais pas la vue des danseurs, des ours savants que ces sales enfoirés d’Agra viennent exhiber, des types qui marchent sur des échasses, de l’unique jambe et de la béquille d’Abdul Saliq, le mendiant de Pir Gate. J’enviais les hérons, les piquets de but, les échelles le long des murs. Je lorgnais le vélo de Farouk en me demandant si je devais l’ajouter à ma liste.

Mais comment est-ce que tu pourrais comprendre ?

Le monde des humains est fait pour être vu à hauteur des yeux. Les tiens. Moi, la tête levée, mon regard donne sur un entrejambe. Au-dessous de la ceinture, c’est tout un autre monde, crois-moi! Je sais quand quelqu’un ne s’est pas lavé les couilles, quand un slip pue le pipi ou une raie des fesses la merde, ces relents qui n’atteignent pas tes narines à toi. Les pets schlinguent trois fois plus. Pendant mes coups de folie, je hurlais aux passants de la rue: «Vous êtes peut-être foutrement malheureux, et personne n’est heureux comme il a le droit de l’être, mais au moins vous tenez debout!»

Ne t’en fais pas. Tout te sera expliqué en temps et en heure. Je ne suis pas aussi intelligent que toi. Je ne peux pas tourner chaque mot en papillote comme tu le fais. Il ne me sort pas des martins-pêcheurs turquoise de la bouche quand je l’ouvre. Si tu tiens à mon histoire, il faudra te faire à ma façon de la raconter.