Changer de vie: quitter Rimouski pour les Rolling Stones

Ce patron de PME rêvait de musique. Il côtoie aujourd’hui les Stones, Madonna, etc.

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Photo: Renaud Philippe/Hans Lucas

Partager un appartement avec deux amis fêtards, vivre avec des revenus de 12 000 dollars par année, accepter le moindre contrat: ce n’est pas forcément l’idée qu’on se fait de la voie du succès… Surtout si on a déjà dirigé sa propre entreprise et gagné un salaire dans les six chiffres.

Mais pour Louis Bellavance, renouer ainsi avec la vie d’étudiant, en 2001, à l’âge de 30 ans, c’était le seul moyen de se rapprocher du rêve fou qui le tenaillait: diriger la programmation d’un festival de musique. «Des fois, il n’y a pas d’autre solution que de couper le lien, dit-il. J’ai souvent quitté des jobs même s’il n’y avait rien après, quand j’ai senti que je n’avançais pas. Il faut faire de la place pour autre chose. Être prêt à faire face à l’inconnu.»

Cet ancien président d’une boîte de graphisme, à Rimouski, a mis 10 ans à atteindre son objectif: en 2011, il a pris en charge la programmation du Festival d’été de Québec, devenu sous sa gouverne l’un des plus importants arrêts du circuit festivalier en Amérique. La venue des Rolling Stones sur les plaines d’Abraham, en juillet dernier, c’est à lui qu’on la doit. Celles de Lady Gaga en 2014 et de Stevie Wonder l’année précédente, aussi.

Pourtant, l’homme de 43 ans se garde bien d’encourager les autres à suivre son exemple… à moins qu’ils possèdent «une confiance et un moral inébranlables» et «une détermination effrayante», pour reprendre ses mots. «Tout sacrer là pour faire ce que vous aimez? Attention, bémol, prévient-il. Pour une personne qui a réussi, il y en a 10 qui gâchent leur vie. C’est très difficile. Ça m’a pris des années à retrouver des revenus semblables à mon ancien salaire. Je n’ai certainement pas gagné plus de 30 000 dollars avant 2005! Demandez-vous quelle est votre tolérance au risque, au changement radical, à la solitude, à l’appauvrissement, à l’endettement. C’est à ce prix-là qu’on fait ce genre de saut.»

Pour ce guitariste et compositeur de chansons à ses heures, c’est l’amour inconditionnel de la musique qui a été le moteur. Enfant, il se «programmait» lui-même en spectacle, faisant payer les jeunes du voisinage pour venir le voir imiter Kiss dans le sous-sol de la maison familiale; plus vieux, il chantait dans un band à son école secondaire, puis dans les bars et les mariages. Mais la vie l’a d’abord conduit sur les traces de son père, propriétaire du groupe de presse Bellavance, qui possédait plusieurs hebdos de l’est du Québec. Après un bac en administration à l’Université Laval, Louis, alors âgé de 25 ans, a pris les rênes de la filiale de graphisme, Bellco Multimedia, conservée dans le giron familial lorsque le reste de l’entreprise a été vendu à Québecor, en 1997. Le succès, l’argent, le prestige étaient au rendez-vous; mais pas le cœur.

C’est son implication bénévole au Festi Jazz de Rimouski, dont il a programmé les concerts pendant trois saisons, qui a marqué un tournant: le passe-temps s’est imposé comme sa véritable vocation. «J’aimais tellement ça que ça n’avait aucun sens pour moi de ne pas m’investir totalement là-dedans. J’aimais mieux tout essayer pour faire ça 70 heures semaine pour presque rien, plutôt que de gagner 100 000 dollars et être obligé de me lever tous les matins pour aller faire quelque chose qui ne me parlait pas. J’avais juste une idée en tête, c’était de travailler dans la musique. Il n’y avait pas d’autre issue. Je suis venu au monde pour faire ça.» Alors en trois mois, il a liquidé les actifs de son entreprise, loué sa maison, fait ses valises. Il s’est aussi séparé de sa conjointe car, dit-il, «la réalisation de [son] nouveau plan de vie rendait cette relation impossible». Lorsqu’il est débarqué à Montréal, en septembre 2001, il avait de bonnes réserves financières en poche, mais pas de boulot, pas de logement, et un carnet d’adresses à peu près vide.

De fil en aiguille, en réalisant tous les petits contrats de gérance d’artiste ou autre qu’il pouvait trouver, Louis Bellavance a rebâti son réseau. (Et il a fini par gagner assez d’argent pour pouvoir se passer de colocataires.) Il a cogné à toutes les portes afin de se faire connaître, même si cette porte, c’était un bar du boulevard Saint-Laurent à 3 h du matin. C’est comme ça qu’il a convaincu le président de Nuits d’Afrique, Lamine Touré, de l’engager, en 2003: en allant lui vendre sa salade dans le bar où celui-ci officiait comme DJ. Ce fut son premier contrat rémunéré de programmateur de festival. «Il faut oser, provoquer sa chance, dit-il. Le téléphone ne sonne pas si on reste assis à côté.» C’est aussi de cette façon qu’il est parvenu à se faire embaucher dans l’équipe de programmation du Festival de jazz de Montréal, en 2005: en appelant régulièrement le patron pour offrir ses services.

Le mélomane a également profité de cette période pour faire sa propre éducation, dévorant des biographies d’artistes et des ouvrages sur le business de la musique, une façon de combattre le syndrome de l’imposteur, qu’il dit avoir souvent ressenti. Il n’a pourtant pas eu besoin de se réinventer complètement pour percer. Car il a vite compris que son passé d’entrepreneur — et toute l’expertise que cela lui conférait en négociation de contrats, en recherche de commandites et de subventions, en comptabilité — n’était pas un obstacle à son ascension dans le métier, mais son passeport. «Je n’étais pas juste un autre tripeux de musique, mais un businessman outillé, alors ça m’a donné une longueur d’avance. Ce n’est pas un parcours aussi absurde que je le pensais au départ.»

Ainsi, c’est notamment grâce à ce sens des affaires que Louis Bellavance s’est ensuite retrouvé chez Evenko (le promoteur des spectacles du Centre Bell et organisateur du festival Osheaga), puis chez Galaxie, le réseau de chaînes musicales en continu, dans un rôle de direction. Bien en selle à un poste enviable, il était de nouveau parti pour la gloire… et de nouveau en train d’y laisser son âme. «J’ai eu l’impression d’être revenu à la case départ, raconte-t-il. J’avais quitté une job où j’étais en veston cravate pendant toute la vingtaine pour aller vivre le rêve en jean et en t-shirt, être passionné chaque jour, et là, par mon ambition, je me suis retrouvé à faire des compromis. La vie que j’avais en 2010 ressemblait à ma vie de 2000: j’avais recommencé à gagner autant d’argent, j’étais redevenu big, j’avais perdu le sens du risque, je travaillais tard dans mon bureau, pas dans des salles de spectacle. Je me suis dit: ce n’est pas vrai que j’ai tout chambardé, quitté parents, amis, ville et racines pour redevenir, 10 ans plus tard, un bonhomme en cravate. Le rêve était plus beau que ça, je l’ai échappé en cours de route.» Alors un jour de novembre 2010, il a enlevé sa cravate, et il a quitté son poste.

Pour la deuxième fois de sa carrière, Louis Bellavance a sauté en parachute sans savoir ce qui l’attendait à l’atterrissage. Un an plus tard, il rencontrait Daniel Gélinas, le directeur général du Festival d’été de Québec, en espérant obtenir le mandat de programmer l’une des 10 scènes de l’événement. Mais non: c’est l’ensemble de la programmation qui lui a été confié. Le rêve fou formulé une décennie plus tôt s’était concrétisé.

Pour gérer un budget de programmation de 12 millions de dollars — la plus importante enveloppe pour un festival au Canada, affirme-t-il —, les compétences acquises dans son ancienne vie lui servent tous les jours. Mais l’âme, cette fois, y est tout entière investie. «Ça a pris 10 ans pile. Je suis revenu à mes aspirations d’entrepreneur, mais exactement là où est le cœur.»

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