Chantal Thomas, immortelle comme la marée

La retenue, le labyrinthe des sentiments, la beauté : l’œuvre de Chantal Thomas, récemment élue à l’Académie française, tient autant de la sobriété que de l’élégance. 

Photo : Franck Cruisiaux / Gamma-Rapho / Getty Images

Maman. Ai-je souvent prononcé le mot « maman » pour parler de ma mère ? L’été dernier, lorsqu’elle est décédée à un âge vénérable, par une journée très chaude, ce sont ces moments où nous étions seuls, elle et moi, qui me sont naturellement revenus en tête. Des silences, des regards, des sourires, des gestes tendres et des paroles, bien sûr. Et beaucoup de souvenirs de vacances. « Maman est plus tendre, plus naturellement et passionnément possessif que mère. Maman résonne pour chacun et en chacun selon une tonalité unique », écrit Chantal Thomas dans son roman autobiographique Souvenirs de la marée basse, paru en 2017. 

Tout le style de Thomas est là. La retenue, le labyrinthe des sentiments, la beauté aussi. Il y a de la sobriété dans son écriture. Une élégance faite de douceur, mais qui ne gomme pas les aspérités. Quelque chose qui nous love, comme la marée. Qui nous fait entrer en nous un peu plus. Pour n’en ressortir jamais tout à fait indemne.

À 75 ans, Chantal Thomas vient tout juste d’être élue à l’Académie française, où elle occupe le fauteuil de Jean d’Ormesson (F12). C’est seulement la 10e femme à siéger avec les « immortels ». On se rappellera que c’est justement d’Ormesson qui y avait fait admettre la première femme, Marguerite Yourcenar. « Je suis heureuse que l’on m’accueille à cette place, celle de Jean d’Ormesson. Quand je me suis présentée pour sa succession, cela avait beaucoup de sens pour moi. J’ai l’impression d’une affinité avec son style, qui rappelle celui du XVIIIe siècle, et avec sa recherche d’un bonheur quotidien », a-t-elle déclaré à l’AFP. On pense aux journées « parfaites » sous l’Ancien Régime qu’elle décrit dans Les adieux à la reine… Chantal Thomas et d’Ormesson : un même éclectisme dans les styles littéraires — essais, romans, chroniques —, une même nostalgie apaisée et une même propension au bonheur.

Née en 1945, Chantal Thomas a passé sa jeunesse à Arcachon, sur la côte atlantique, avant de s’installer à Bordeaux et à Paris. Le bassin d’Arcachon est à la France ce que Cape Cod est à la Nouvelle-Angleterre. Quelque chose comme un éternel été. Une jeunesse dans un lieu de vacances, cela vous construit, vous donne une certaine distance. « Regarder la mer, c’est regarder le tout », avait écrit Marguerite Duras. Spécialiste de la littérature du XVIIIe siècle — le siècle de Versailles —, Thomas a enseigné au fil des ans dans plusieurs universités françaises et américaines, dont Yale et Princeton, et fait de nombreux allers-retours entre les deux continents. Essayiste, romancière, dramaturge, elle a créé une œuvre protéiforme. Cela va d’essais sur le marquis de Sade — dont sa thèse dirigée par Roland Barthes —, Casanova ou Marie-Antoinette à des romans historiques comme Les adieux à la reine, Le testament d’Olympe et L’échange des princesses, en passant par des récits et romans autobiographiques comme Cafés de la mémoire, Souvenirs de la marée basse et De sable et de neige, qui vient tout juste de sortir. Et un très beau recueil de chroniques qu’elle a d’abord fait paraître dans le quotidien Sud Ouest entre 2014 et 2018 : Café Vivre.

Temps personnel et temps de l’histoire

L’œuvre de Chantal Thomas oscille entre le présent et le passé, la fiction et la non-fiction. « Je vis éperdument dans le présent », a-t-elle pourtant affirmé récemment au micro de Kathleen Evin sur France Inter. C’est connu, il n’y a rien comme des amants de l’histoire pour vivre dans le présent. Les deux temps cohabitent en elle : temps personnel et temps de l’histoire. Ses livres sont d’ailleurs en bonne partie écrits au présent, que ce soit un roman au plus près d’elle, comme Souvenirs de la marée basse, ou des fictions historiques telles que L’échange des princesses et Les adieux à la reine, prix Femina 2002, son premier véritable succès. Elle intègre le romanesque dans ses récits intimes et le réel dans ses fictions. Ce qui ne change pas, ce sont ses thèmes, peu importe les époques ou les sujets traités : l’accélération de l’histoire, la liberté, l’enfance, les blessures et le bonheur. Le rôle et la place des femmes.

Les personnages, les thèmes et les odeurs du temps se promènent d’un livre à l’autre chez Thomas. Ce qu’elle a appris pour l’écriture des Adieux à la reine, elle l’intègre en le réinventant dans un récit comme Souvenirs de la marée basse. Les personnages de Souvenirs de la marée basse sont déjà dans Cafés de la mémoire, publié 10 ans plus tôt. Une œuvre comme dans une chambre d’écho. Un voyage dans l’intimité de la mémoire. « Il y a un érotisme dans l’écriture, dit-elle sur France Inter, ce qui fait qu’on n’a pas vraiment à lui chercher une visée. » Il y a quelque chose de cinématographique dans son style. Ce n’est pas un hasard si Les adieux à la reine est adapté au cinéma en 2012 et si L’échange des princesses, publié en 2013, est aussi porté à l’écran. « Les romans historiques de Chantal Thomas inspirent les cinéastes de façon gracieuse et émouvante », écrivait André Lavoie dans Le Devoir à la sortie de L’échange des princesses. Il avait bien raison.

La nouvelle académicienne réside aujourd’hui à Paris, d’où elle poursuit inlassablement son travail d’écriture. On est bien loin du Sud-Ouest de son enfance. De la librairie Mollat à Bordeaux — peut-être la plus belle de France avec ses pièces en enfilade et ses étagères hautes comme des fusées — où elle aime tant retourner. De l’East Village à New York où elle a habité dans les années 1970, époque dont elle a tiré un récit, East Village Blues, en 2019. Mais partout où elle vit, elle adore l’esprit des cafés. Ces endroits au rôle vital « que l’on comprend mieux maintenant que jamais ». Ces espaces hors du temps pour écrire, lire, penser, discuter, rêver. Ces lieux de l’instantanéité, du hasard aussi, là où tout recommence le lendemain. Chantal Thomas aime rappeler que dans Histoire de ma vie, Casanova utilise souvent l’expression : « J’ai changé de système. » Une façon de dire que demain, tout peut recommencer. Il y a de cela chez Thomas, ça va aller, on peut prendre de nouveaux risques.

Arcachon. Été 2019. Nous marchons avec nos enfants sur le boulevard de la Plage entre la jetée Thiers et celle de la Croix des marins. C’est l’été d’avant le grand confinement — au temps des vacances. L’esprit de la côte atlantique française est plus proche de celui de la côte atlantique américaine, pourtant à des milliers de kilomètres, que de celui de la côte méditerranéenne si proche. Comme si cet océan était une sorte de cordon entre l’Europe et l’Amérique. C’est par Bordeaux qu’Hemingway rejoignait la France en bateau dans les années 1920 et 1930. C’est vers l’Amérique que Chantal Thomas se tournera naturellement. De l’autre côté du bassin d’Arcachon, les bunkers sur la plage du cap Ferret nous rappellent que c’est de la côte atlantique, et non de la Normandie, que l’Allemagne nazie attendait le débarquement des troupes alliées. Sur le bateau qui zigzague entre l’île aux Oiseaux, les cabanes tchanquées et les installations des ostréiculteurs, on aperçoit la grande dune du Pilat au loin alors que l’on s’avance dans la lumière du cap Ferret. Le ciel est sans nuages. L’été éternel, immortel, des lieux balnéaires.

L’auteure des Adieux à la reine relate que Marie-Antoinette n’avait jamais vu la mer… Quel contraste lorsque l’on sait à quel point Chantal Thomas a, de son côté, une véritable attirance pour le sable et l’eau ! Cela lui vient de sa mère, nageuse solitaire et impénitente, mais aussi de sa jeunesse en bord de mer. L’immensité de l’eau, la solitude que l’on ressent, cet apaisement qui peut-être nous permet d’être plus proche du monde, de sa beauté. Cela rappelle cette dernière phrase de J.-B. Pontalis dans Marée basse marée haute : « La vie s’éloigne, mais elle revient. » L’écrivain, alors octogénaire, évoque ainsi magnifiquement, dans son ultime livre avant sa mort, cette alternance des marées qui est à l’image de nos vies. Ce dernier ouvrage, c’est dans une villa qu’il louait au cap Ferret que Pontalis l’aura écrit…

Enfants, nous allions tous les étés au bord de la mer en famille. Ma mère avait une peur bleue de l’eau, alors que mon père ne vivait que pour ses longues marches au soleil sur le sable chaud. « Nous n’avons pas vu les jours passer », écrit encore Chantal Thomas dans Souvenirs de la marée basse. Le temps personnel et le temps de l’histoire se confondant en nous.

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Toujours tellement agréable à lire. Et ça m’a rappelé une belle journée d’automne où, à partir d’Arcachon, nous avions loué des vélos pour nous rendre à la dune de Pilat.

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