Chanter pour ne pas disparaître

Guitare au poing, de jeunes autochtones tentent de reconquérir par la musique leurs langues, menacées de disparition. Pas facile quand les radios commerciales vous boudent. Parlez-en à Samian…

Dans son appartement de Verdun, Samuel Tremblay met des petits papiers autocollants sur les objets pour se rappeler leur nom. Ce n’est pas que le métis de 25 ans soit amnésique. Au contraire, il ne veut plus oublier les mots en algonquin, sa langue, qu’il a bien failli perdre en quittant la réserve de Pikogan, en Abitibi, à l’âge de 12 ans.

Samuel a même traduit son prénom : Samian. Vous avez sans doute vu ce rappeur sur une scène du Québec cet été. Crâne rasé, sourire juvénile et regard franc, il était partout, de la Fête nationale du Québec au Festival international de littérature.

Son succès, il le doit un peu à sa koukoum (grand-mère), avec qui il a réappris l’algonquin et traduit du français les chansons de son album Face à soi-même, sorti en 2007. Sa koukoum a connu l’époque pas si lointaine où, dans les pensionnats, on interdisait aux Amérindiens de parler la seule langue qu’ils connaissaient…

« Il était temps que l’union se fasse / Qu’on remonte la vraie histoire / Pour qu’on puisse y faire face […] / On est capables de rester vrais / Même si on porte plus de plumes ! » déclame Samian dans un couplet de « La paix des braves », où il donne la réplique aux membres de Loco Locass.

Samian n’est pas le seul à se faire une place sur la scène artistique québécoise. Une certaine effervescence se fait sentir au sein des 11 communautés autochtones du Québec ces dernières années. Les Elisapie Isaac (chanteuse inuite du duo Taima) et autres Shauit Aster (star reggae originaire de Malioténam) utilisent le rap, le reggae ou le rock alternatif pour faire résonner le montagnais, l’attikamek, l’algonquin ou l’inuktitut !

D’autres sont passés à la caméra grâce au Wapikoni mobile, un studio ambulant. Ou à La course autour de la grande tortue, présentée sur la chaîne APTN et au Canal D depuis 2007. Une dizaine de cinéastes de 18 à 25 ans y rendent compte de la transmission des savoirs traditionnels, des répercussions de la déforestation ou encore des préjugés entourant les autochtones.

 

André Dudemaine, directeur des activités culturelles de Présence autochtone, festival multidisciplinaire qui se tient en juin à Montréal et à Kahnawake, croit en l’importance de ces créateurs pour actualiser des langues fragilisées, leur donner une existence sociale. « Il faut que les jeunes s’en emparent, soient fiers de leurs particularités. Les artistes permettent de projeter une image identitaire contemporaine à laquelle les jeunes peuvent s’identifier, tout en gardant un lien avec la tradition », dit André Dudemaine, lui-même d’origine innue. Quand le groupe Kashtin est apparu sur la scène québécoise, dans les années 1990, « le public ne savait même pas que les langues autochtones étaient encore parlées ! » dit-il.

Aujourd’hui, le modèle, c’est un peu Samian. Lors de ses conférences dans les écoles secondaires, le rappeur est touché d’entendre des jeunes lui dire que, s’ils font du rap dans leur langue, c’est grâce à lui. Le rap leur permet d’exprimer leur identité, d’expliquer qui ils sont, constate-t-il. Et ils en éprouvent de la fierté. Selon Samian, le manque d’estime de soi mine la jeunesse autochtone, en quête de modèles et d’encouragement. « Le plafond est parfois tellement bas que nombre d’entre eux s’empêchent de rêver. Mais réussir à parler des choses négatives, c’est déjà positif », dit-il.

Samian est conscient que la partie est loin d’être gagnée. Sa chanson « Les nomades », en duo avec Shauit Aster, ne tourne guère à la radio. En partie à cause des normes du Conseil de la radiodiffusion et des télécommunications canadiennes (CRTC), qui exigent qu’au moins 65 % des pièces musicales mises en ondes au cours d’une semaine par des stations francophones soient en langue française. La chanson du duo — 60 % en innu et en algonquin et le reste en français — ne contient pas assez de français, mais n’est ni en anglais ni en langue étrangère…

Les autochtones se retrouvent ainsi coincés dans une sorte de no man’s land de la diffusion au Québec, pris dans une forme de concurrence avec les francophones pour la défense de la langue. À l’arrivée du duo Kashtin, l’industrie s’est demandé si elle devait créer une nouvelle catégorie. « La question se pose toujours », rappelle Florent Vollant, membre du défunt groupe.

 

Florent Vollant se dit partisan d’un quota minimal de diffusion en langues autochtones — des langues menacées, soutient-il. Encore plus que le français. « Aucune loi ne les protège. » Pas plus à Québec qu’à Ottawa. On a bien introduit, en 1998, l’Initiative des langues autochtones, afin de soutenir des projets de revitalisation des langues des Premières Nations, des Inuits et des métis, mais les résultats se font attendre.

Denis Carmel, porte-parole du CRTC, reconnaît que le sujet est délicat : « On peut imaginer qu’une augmentation de la production autochtone, en quantité et en qualité, pourrait créer une ouverture… mais on est loin de parler de quotas. »

Elisapie Isaac, métisse inuite dans la jeune trentaine, au beau visage parsemé de taches de rousseur héritées de son père terre-neuvien, a remporté en 2004, avec Taima, le trophée de l’album autochtone de l’année aux Juno, catégorie qui n’existe pas à l’ADISQ. « Les gens se disent que nous avons déjà l’APTN [chaîne de télévision spécialisée] et nos propres stations de radio », souligne la chanteuse originaire de Salluit, au Nunavik. Mais « les artistes doivent être entendus sur toutes les tribunes pour jouer leur rôle de leaders. Ils peuvent contribuer à faire connaître leurs cultures », ajoute-t-elle.

C’est pour aider des jeunes qui vivent dans des communautés isolées à faire connaître leur vision du monde dans leur langue que Manon Barbeau a créé le Wapikoni mobile. Depuis 2004, son studio itinérant a favorisé l’émergence de musiciens, documentaristes et cinéastes, en plus de la création de deux studios permanents, à Kitcisakik, en Abitibi-Témiscamingue, et à Wemotaci, près de La Tuque.

 

Nombre d’œuvres de ces jeunes autochtones ont été présentées dans des festivals, au Québec et dans le monde. Le réalisateur attikamek Shanouk Newashish, 22 ans, a notamment remporté cinq prix, dont celui du meilleur court métrage documentaire au festival Imaginative de Toronto, avec Coureurs de nuit, réalisé en 2005. Il sera l’un des invités du colloque « Paroles et pratiques artistiques autochtones », qui devrait réunir des dizaines de créateurs amérindiens, en novembre, à l’UQAM. « Le cinéma circule bien entre les cultures. À cause de la possibilité de sous-titrage », dit Isabelle St-Amand, l’une des organisatrices.

Selon Érica Pomerance, cinéaste et formatrice pour La course autour de la grande tortue, on produirait plus que jamais en langues autochtones. Elle cite en exemple Mushkeg Media (« mushkeg » signifie marécage, en cri), société de production autochtone située à Montréal, à qui l’on doit la série Parler pour survivre.

Dans les débuts de Présence autochtone, il y a 18 ans, les gens doutaient qu’il y ait assez de production pour permettre d’organiser un festival annuel de cinéma, musique, littérature et arts visuels. « Aujourd’hui, il est normal d’avoir des activités liées aux Premières Nations à la Grande Bibliothèque ou à la Cinémathèque », dit André Dudemaine.

Il dit qu’il rigole lorsqu’il entend parler des deux peuples fondateurs. « Les Québécois ne parlent pas une langue originaire du pays. Ce n’est pas un péché. Ce qui l’est, c’est d’ignorer un trésor national. Ils devraient reconnaître les langues des premiers peuples comme une partie de leur héritage, y être attachés. »

En attendant, les jeunes qui enregistrent au studio que possède Florent Vollant à Malioténam sont conscients des difficultés de diffusion qui attendent la plupart d’entre eux. « Leur circuit, ce sont souvent les pow-wow, les mariages. Ça se passe à l’interne. Ils sont ignorés, peu soutenus. La société leur demande de compter des buts, mais personne ne leur fait de passe », dit Florent Vollant.

Samian, lui, est encore étonné de son succès. Sa plume a fait de lui une star pour la jeunesse autochtone. Et provoqué ce que les radiodiffuseurs ne pourront jamais mesurer : l’immense fierté d’entendre l’un des leurs parler de leur réalité.

Quelques chiffres

• Nombre de langues autochtones parlées au Canada : 50.
• Langues considérées comme viables à long terme : cri, ojibwé, inuktitut.
• Langues menacées : 30. Les autres vivotent.
• Nombre de langues parlées à l’arrivée des colons européens : environ 170.
• Les autochtones représentent 3 % de la population canadienne et 1 % de la population québécoise.
• La moitié de cette population a en moyenne 25 ans. L’âge médian des Canadiens est de 38 ans.

Parler pour survivre

À Wendake, près de Québec, Michel Gros-Louis, biologiste wendat qui a aussi étudié la linguistique, tente de faire revivre le huron-wendat en l’enseignant à des classes multi-âges et en rédigeant un dictionnaire. Isadore Toulouse, un passionné à l’aube de la cinquantaine, franchit des centaines de kilomètres chaque semaine pour enseigner sa langue, l’ojibwé, dans quatre écoles ontariennes, du primaire à l’université. Des écoles ont aussi créé leur propre matériel pédagogique pour enseigner en cri, ou des outils informatiques, comme des dictionnaires en ligne ou des logiciels d’apprentissage pour garder les langues vivantes…

Ces histoires, que présente la série Parler pour survivre, vous ne les verrez pas à Télé-Québec ni à Radio-Canada. Des bibliothèques, des universités, des particuliers, au Canada, aux États-Unis et en Nouvelle-Zélande, ont acheté les 26 épisodes, offerts en cri, en mohawk, en français et en anglais. Mais aucun diffuseur du Québec ne l’a fait.

Dans sa troisième saison, la série présentera, au réseau APTN, l’un des 10 derniers locuteurs abénaquis du monde : Philippe Charland, 32 ans, un Québécois « pure laine ». Pour ce toponymiste, titulaire d’un doctorat en géographie, c’était un devoir social que d’apprendre une langue autochtone. Fidèle depuis 1999 aux cours donnés par Monique Nolett, à Odanak, près de Sorel, il prépare un dictionnaire français-abénaquis et donnera à son tour des cours cet automne. « La survie des langues autochtones passe aussi par les Québécois, dit-il. Il faut qu’elles soient enseignées dans les collèges et les universités. »

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