Chef

Extrait du roman Chef, par Jaspreet Singh, avec l’aimable autorisation des éditions Buchet Chastel. Traduction par Laurence Videloup.

Extrait du roman Chef, par Jaspreet Singh

         Depuis longtemps maintenant, je me tiens à l’écart de certaines personnes, me dis-je, regardant par la fenêtre du train.

         Je suis arrivé tard à la gare, j’ai failli rater l’Express à cause du Président américain dont le cortège officiel passait aux abords du Fort-Rouge, près de la gare centrale. Le Président est en visite en Inde pour la signature de l’accord nucléaire. Il est descendu à l’hôtel Maurya. En son honneur, les chefs cuisiniers ont inventé une nouvelle recette de kebab. Toutes ces informations sont relatées aujourd’hui dans le journal. Il est rare de voir en première page une photo de kebab. Cela me met l’eau à la bouche.

         Non loin de moi, assise côté couloir, une petite fille tient dans

la main une pêche luisante. Il y a quelques instants, elle a demandé à sa mère : « Qu’est-ce qui nous manque le plus quand on meurt ? » J’ai failli lui répondre, mais sa mère lui a posé un doigt épais sur les lèvres : « Chut, la mort, ça n’est pas un sujet pour les enfants », et elle m’a jeté un bref regard pour s’excuser. La nourriture, ai-je eu envie de dire à la petite fille. Les pêches, les fraises, les mets délicats comme le curry du colonel Sandhurst, le kebab à la pasanda et le rogan josh, tout cela nous manque. Les morts ne mangent pas de pâte d’amandes. Le parfum des boulangeries est pour eux, jour et nuit, une torture.

         Dans cet échange entre la mère et la fille, quelque chose m’a perturbé. Je regarde par la fenêtre. Le train traverse des villages dont je ne connais même pas le nom. Les champs de moutarde, jaunes et ondulants, l’obscurité grandissante me ramènent avec anxiété à l’époque où j’ai démissionné de l’armée. Pourquoi ai-je laissé filer ma vie dans cette mauvaise direction ? Je me surprends sans cesse à me poser cette question.

         Il y a de cela quatorze ans, j’étais chef cuisinier à la résidence

du général au Cachemire. Je me rappelle le verger près de la fenêtre de la cuisine. Cinq années de suite, dans cette pièce, j’ai préparé les repas du général, puis soudain je lui ai remis ma démission et suis parti à Delhi. Je ne me suis jamais marié. C’est pour ma mère que je cuisine. Aujourd’hui, quatorze ans plus tard, je retourne au Cachemire.

         Bien sûr que durant toutes ces années j’ai été tenté de revenir. Parfois même la tentation a été intense, en particulier lorsque j’ai su pour le tremblement de terre et tous les décombres. Mais la terre avait alors surtout tremblé du côté ennemi. Mes cinq années de service, je les ai passées uniquement dans la partie indienne, la plus belle.

         D’une beauté toujours gravée dans mon esprit. Une beauté particulière qu’il est impossible de partager avec autrui. Les choses les plus importantes de notre vie, les recettes par exemple, on ne peut les partager. Elles demeurent en nous, une pointe de ceci, une bouffée de cela, et nous tenaillent.

         «Vous avez une tumeur au cerveau», m’a annoncé le spécialiste. (La semaine dernière, à quinze heures précises, la clinique a reçu les résultats de mon scanner. Impressionnante, cette scanographie noire dans cette boîte de lumière vive.) Du doigt, il m’a indiqué une zone semblable à une plaque de neige, et, à côté, une forme horrible, comme les anneaux sombres d’un arbre. « Vous en avez pour trois mois à un an, tout au plus. » Je me suis senti tout à coup très faible et pris de vertige, la voix qui se décomposait. Le monde autour de moi déjà s’étiolait.

         Je suis rentré à pied par la rue bondée. Coupant à travers mon propre nuage, m’avançant dans le brouillard. Ma mère m’a accueilli à la porte. Elle savait. Ma mère savait déjà. Elle qui, lorsque j’étais enfant, préparait chacun de mes repas, connaissait ce que moi-même j’ignorais. Elle m’a tendu une lettre et, à petits pas, est retournée se coucher.

         Lorsque j’ai reçu cette lettre tant désirée, postée du Cachemire, mon univers venait donc de changer. Après quatorze ans, le sahib général avait fini par l’envoyer cette missive, et cette mince feuille de papier me ravissait et me faisait monter les larmes aux yeux. Sa fille allait se marier. En quelques lignes griffonnées à la hâte, il me demandait d’être le chef cuisinier pour le repas de noces.

         Assis à la table de la cuisine, j’ai relu la lettre. Évidemment, j’allais dire non. Je ne pensais même pas répondre. J’étais pris d’étourdissements. Mais dans la soirée, alors que je préparais de la soupe, j’ai changé d’avis. Toutes mes grandes décisions, je les prends en cuisinant. La plupart du temps, ma mère est alitée, et à vingt heures je lui ai servi son repas dans sa chambre, comme d’habitude. Je ne lui ai rien dit du mal qui grandit dans mon cerveau. Au dîner, je lui ai simplement lu la lettre du général.

« Es-tu certain de vouloir y aller ? m’a-t-elle demandé.

– Bien sûr, ce n’est pas possible de refuser. »

 

La suite dans le livre…