Chemin de fer, chemin de mer

Entre le rouge des falaises, le bleu de la mer et le vert des forêts, la romancière Michèle Plomer a découvert une nouvelle Gaspésie.

Photo : Patrice Halley

Cet été, partez à l’aventure dans les archives de L’actualité pour (re)découvrir les grands classiques estivaux du Québec.

Dans la salle des pas perdus de la gare Centrale de Montréal règne une fébrilité joyeuse qui n’a rien à voir avec les regards désabusés rencontrés dans les aéroports ou avec le décor sordide des terminus d’autocars. Je me joins à des voyageurs aux bagages débordant de victuailles, d’oreillers et de bonne humeur qui attendent de monter à bord du Chaleur/Océan. Le train, dans un ballet ferroviaire, se délestera à Matapédia de sa partie Océan, qui filera vers Halifax, alors que le Chaleur poursuivra jusqu’à Gaspé. Mais sur le quai, nos destinations nous semblent étrangement secondaires. L’énergie qui nous habite est celle du voyage, d’un périple terrestre à travers un pays changeant, chargé de mythes, de labeur, d’histoires de familles et de souvenirs de vacances. Même les fresques sur les murs, avec leurs scènes canadiennes dans un style « réalisme socialiste » étonnant, rappellent aux voyageurs que les trains traversent un pays défriché et bâti à sueur d’hommes.

Ma grand-mère faisait tous les étés le trajet jusqu’à Carleton pour rejoindre sa jumelle identique laissée derrière et, comme elle, j’ai retenu une « sleepette », un compartiment dans une voiture-lit. Celui-ci, un chef-d’œuvre de design économe et fonctionnel, vaut à lui seul le voyage. Petite banquette, toilette au siège couvert de vinyle, lavabo en acier qui bascule dans la cloison, lit que l’on tire du mur, le silence, et une fenêtre qui perce l’acier. Je ferme la porte et me retrouve seule, immobile, avec le pays qui défile. J’ai troqué l’espace contre le paysage. Fabuleux échange. Pendant les 18 prochaines heures, mon existence ne sera que vibrations des roues sur les rails, qu’images sans cesse renouvelées et d’une innommable beauté.

Michèle Plomer à la gare Centrale de Montréal / Photo : Patrice Halley

Le train tremble de tout son corps de fer, et trois locomotives, comme des monstres préhistoriques, nous tirent hors de la gare et du décor délabré du bas de la ville pour prendre le pont Victoria.

Je ris de moi, et des mille choses que j’avais apportées à faire, à lire, à écrire pour passer le temps. Mon cœur bat déjà au rythme du staccato des roues, et mon regard restera soudé à la fenêtre jusqu’au déclin du jour. Je souhaiterai que cette course ne s’arrête jamais.

Dans l’orangé de la fin du jour, nous coupons le plat des champs de la Montérégie, dépassons des fermes ordonnées, des meuneries comme des gratte-ciels, des maisons vues par derrière. Le train nous fait voir l’envers du décor, dessous propres et cours bien ran­gées. Pendant des kilomètres, nous filons parallèlement à l’autoroute 20. Malgré la con­trainte que semblent imposer les rails, il y a une liberté à rouler sans encombrement. Nous voyageons léger.

Coucher de soleil, boule de feu sur Sainte-Hélène-de-Bagot. J’aurais été dans une steppe africaine que je n’aurais pas été plus enchantée. Puis, Drummondville. Gare après gare, des gens attendent, se retrouvent. À l’occasion, le long d’une voie, une croix marque le souvenir de quelqu’un que l’on n’attend plus.

Le train s’arrête parfois dans des gares fermées, ou au milieu de nulle part. Recule, hésite pour des raisons qui demeurent sans réponses. J’oublie l’heure et me soumets aux demandes des rails et du diésel. Je me laisse porter.

Barachois / Photo : Patrice Halley

Charny. Le train exhale de façon si profonde en s’arrêtant que j’ai l’impression qu’il ne pourra jamais retrouver son énergie. Il fait nuit. Il s’est mis à pleuvoir. Bruits sur les voies. Lumières vives. Nous côtoyons un cortège de wagons-citernes noirs qui scintillent dans la nuit de pluie comme des sous-marins venant d’émerger des eaux. Liquified Petroleum Gas, m’infor­ment les mots tracés sur leurs flancs. Funeste. Moment idéal pour me détacher de la fenêtre et explorer le Chaleur.

Dans les wagons-couchettes, les porteurs transforment les bancs en lits superposés, pendant que les passagers font des blagues nerveuses avec leurs futurs compagnons de sommeil.

Dans la voiture-salle à manger, des convives aspirent les der­nières gouttes de leur tasse de café. L’espace oblige à nous attabler quatre par quatre. J’avais décidé de dîner dans ma cabine, n’ayant pas voulu manquer un instant de paysage pour devoir causer poliment. Dans ce cadre sublime, impératif de prévoir dans sa valise un casse-croûte de circonstance.

Voiture panoramique / Photo : Patrice Halley

Montréal n’est qu’à quelques heures derrière nous, et déjà des fraternités se sont installées entre certains voyageurs assis dans la section basse du wagon d’observation, qui sert également de bar. Lumières crues et tables serties d’échiquiers. Les voyageurs qui n’ont retenu qu’une place assise pour la nuit se dégour­dissent ici avant d’aller s’installer, avec peu d’espoir de trouver le sommeil. Quelques femmes passent le temps à lire, mais la voiture appartient résolument aux buveurs, qui conversent à voix trop haute, pour couvrir les décibels du train. Un chômeur à la cinquantaine fatiguée espère dénicher un boulot de soudeur à Murdochville. Son interlocuteur, un militaire en congé portant le t-shirt d’un concert rock qui a eu lieu la veille à Montréal, raconte son tour de service en Afghanistan. Une dame aux traits tirés revient de la noce d’un neveu, et répète qu’elle ne croit plus au mariage. Avec la pluie, impossible de voir quoi que ce soit par les fenêtres bombées du wagon d’observation.

Ce soir, j’ai plus envie du train que des hommes, et je regagne le silence de ma cellule. Loin de leurs histoires, je dormirai dans un cocon d’acier.

La cabine est devenue lit. Je regarde défiler le noir et la lumière fuyante d’un perron occasionnel, émue d’être à bord de cet engin qui hurle depuis des décennies sa présence dans la nuit, en traversant les petites villes mythiques, en franchissant les chemins de traverse le long du fleuve et de la Matapédia.

Et moi qui ne dors jamais, le train me berce, et je dors. De La Pocatière à Nouvelle, je rêve aux retrouvailles dans le creux de la nuit, et à ceux qui débarquent seuls dans le froid…

Le jour se lève sur une baie des Chaleurs époustouflante. Je sens l’eau, tant les rails frôlent le bord des falaises sanguine. Je déjeune au soleil avec les hérons et les cormorans sur une mer d’huile, mais je suis trop remuée par tant de splendeur pour avaler une bouchée.

Photo : Patrice Halley

Nous approchons de Carleton, de ses petites maisons en bord de mer fleuries d’iris, de lupins incandescents, de phlox comme des cumulus mauves, et j’imagine le cœur de ma grand-mère qui battait plus fort, et sa jumelle venue la quérir. Le train se déleste de plusieurs passagers. Je laisse les jumelles à la gare.

Si nous avions des doutes, c’est ici que choisir de parcourir notre pays en train prend tout son sens. De Nouvelle à Gaspé, le rail serpente, dévoilant tour à tour des paysages à couper le souffle d’arrière-pays luxuriants et de falaises rouges se jetant dans la mer. Caplan, Bonaventure, Grande-Rivière, noms de gares qu’il me plaît de dire.

En quittant le rivage, le train s’engage dans un étroit sillon tracé dans la forêt. Les arbres sont maîtres et lui laissent à peine un espace où se faufiler. Leurs branches grattent les flancs des wagons comme des ongles, nous rappelant que nous sommes des intrus dans ces bois reculés.

Tunnel du Cap de l’Enfer. Les freins crissent. Les locomotives halètent. Les flancs du Chaleur rasent le roc. Je revois la fresque aperçue à la gare Centrale, et j’imagine l’angoisse des hommes qui ont dynamité ce trou dans la montagne. À la sortie, une maison est acculée au flanc du tunnel, et un vieil homme debout sur son balcon, café du matin à la main, salue notre passage et le miracle du train qui perce le rocher. Je lui renvoie la main.

Je n’ai pas longtemps pour savou­rer notre quiétude retrouvée que les locomotives fumantes nous emportent vers un autre tronçon stupéfiant. Elles ralentissent. Je retiens mon souffle. Alors que le train s’engage sur un haut pont de métal rouillé qui enjambe une gorge vertigineuse, la voie se courbe et me permet de voir en enfilade les wagons dans toute leur splendeur étincelante. La scène lavée par la lumière donne l’impression que le train flotte. Image de défricheurs, de propagande de colonisation, d’un film de cowboys. Trois, quatre ponts sur des échasses se succèdent, au-dessus de ruisseaux d’eau claire où je m’attendrais à voir des chercheurs d’or.

Comme si nous n’étions pas déjà assez ébranlés, le Chaleur reprend son élan, et émerge du bois sur un paysage de carte postale du rocher Percé. Émerveillement, dont je ne suis pas encore tout à fait remise.

Photo : Patrice Halley

Barachois. Une vieille dame attend le militaire, toujours vêtu de son t-shirt rock.

Un conducteur annonce Gaspé, fin de la ligne. Pour préparer mon arrivée, je me concentre sur des vacanciers qui font courir des chiens sur les plages, qui y installent des chaises sous le soleil de midi.

À Gaspé, les rails s’arrêtent net. À 20 mètres de la mer. Un gros bloc de métal marque la fin de la voie, fixe le paysage. Il reste peu de voyageurs à descendre. Le soudeur en quête de travail tire une valise démantibulée et sans roulettes sur le pont qui mène au centre-ville. Je me réhabitue à la lenteur de mes pas.

***

3/5 Au cours de l’été, cinq écrivains racontent le Québec vu d’un train. Michèle Plomer, auteure de la trilogie Dragonville, s’est rendue à Gaspé à bord du Chaleur.

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