Cher Gilles Renaud,

J’avoue vous avoir déjà trouvé piètre comédien. Il y avait sûrement de la jalousie là-dessous : vous étiez beau, le roi de la place, en profitiez pas mal. Alors on vous posait là, bibelot au milieu de la scène ou dans un coin de l’image télé, insolent d’indolence dans des entreprises de médiocre ambition, alors que vous aviez pourtant créé des monuments : HA ha !…, de Ducharme, Le vrai monde ?, de Tremblay, La charge de l’orignal épormyable, de Gauvreau.

Un jour, comme on est frappé par la foudre (qui, chez vous, s’appelle sans doute Louise Turcot !), le goût de l’aventure et le pari du risque ont refait surface. Sous la houlette de jeunes réalisateurs/metteurs en scène, on vous a vu exploser de talent dans une population de rôles : des gais, des durs, des mous, des furieux, des matois. Avec un investissement tel qu’on s’est dit que vous sauriez jouer une fleur si on vous le demandait. Vous, à 67 ans, concret et libre, tranquillement viril, somme de tous vos personnages et de plus en plus vous-même.

Photo : Jean-François Gratton / une communication orangetango

Ce soir (première officielle) et plein d’autres soirs au Théâtre du Nouveau Monde, sous le regard exigeant du metteur en scène Denis Marleau, vous deviendrez le roi Lear, vieillard fou aux filles félonnes. Grand fauve blessé sur scène, on vous trouvera pourtant hilare en coulisses, vitaminant vos camarades de votre énergie volubile. Tel un homme « partageux » qui sait que la vie est courte et qu’elle se vit tout de suite.

L’histoire du roi Lear, de Shakespeare, traduction de Normand Chaurette ; version scénique et mise en scène de Denis Marleau ; collaboration artistique et vidéo de Stéphanie Jasmin. Avec, outre Gilles Renaud, et alphabétiquement parlant : Jean-François Blanchard, David Boutin, Jean-François Casabonne, Denis Gravereaux, Bruno Marcil, Pascale Montpetit, Vincent-Guillaume Otis, Evelyne Rompré, Paul Savoie et Marie-Hélène Thibault. Théâtre du Nouveau Monde, à Montréal, 514 866-8668.