Cinéma : quel avenir pour les sorties en ligne ?

La fermeture des cinémas au début de la crise de la COVID-19 a forcé des studios à lancer leurs nouveaux films en ligne plutôt qu’en salles. Un concept qui a plu à certains cinéphiles encabanés, mais dont l’avenir n’est pas garanti avec la réouverture des cinémas. 

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La fermeture des cinémas au début de la crise de la COVID-19 a forcé des studios à lancer leurs nouveaux films en ligne plutôt qu’en salles. Un concept qui a plu à certains cinéphiles encabanés, mais dont l’avenir n’est pas assuré avec la réouverture des salles. 

En temps normal, Maxime Chartier serait allé voir le film Trolls World Tour au cinéma, en famille. Mais le printemps dernier était tout sauf normal. Le planificateur financier a donc loué le film pour le regarder à la maison, une option rendue possible par la fermeture des cinémas au début de la crise. « On a vraiment aimé l’expérience », se rappelle-t-il. La qualité de l’image était bonne sur sa grande télé 4K et louer un film en quelques clics sur sa console Apple TV était plus facile que de trimbaler toute la maisonnée au cinéma. À 19,99 $ la location, l’option était aussi plus économique que d’acheter quatre billets et du popcorn.

Scoob !, The King of Staten Island, Invisible Man : de nombreux films ont été lancés de cette façon au cours des derniers mois. Les films étaient généralement offerts en location sur des plateformes comme Apple TV et YouTube, mais d’autres ont aussi été mis en ligne sur des services par abonnement comme Disney+.

« La pandémie a forcé les entreprises de toutes sortes à innover, et c’est la même chose avec le cinéma », observe Paul Dergarabedian, analyste média sénior pour la firme de mesure de l’audience Comscore.

Ce ne sont toutefois pas tous les studios qui ont adopté la distribution sur internet. « On se doutait que les salles de cinéma allaient rouvrir assez rapidement, alors on a préféré repousser la sortie de nos films plutôt que de les mettre en ligne », explique Patrick Roy, président du studio Les Films Séville et président de distribution dans les cinémas chez Entertainment One. Au Québec, l’ouverture des salles de cinéma est prévue ce vendredi. Certaines mesures sanitaires seront instaurées en plus de la distanciation entre les spectateurs.

Une expérience dont on ignore le résultat

Même si plusieurs films ont été lancés en ligne depuis mars, on ignore toujours si l’expérience s’est avérée concluante.

Si l’industrie du cinéma est habituellement transparente sur ses recettes en salle, les montants gagnés sur internet sont au contraire gardés secrets. « À moins que les studios décident de partager un chiffre qui les rend fiers, on ne sait pas combien d’argent les films ont rapporté », confirme Paul Dergarabedian.

Les gains d’un seul film ont d’ailleurs été publicisés : Trolls World Tour. Le film d’animation aurait amassé près de 100 millions $ en trois semaines, soit plus d’argent que le premier Trolls pendant cinq mois en salle, selon Universal Pictures.

Universal Pictures a donc répété l’expérience à plusieurs fois reprises au cours des derniers mois, avec des lancements comme The King of Staten Island, High Note et Irresistible. « Ils doivent aimer leurs marges de profits puisqu’ils recommencent encore et encore », observe Jeff Bock, analyste média sénior pour la firme de recherche américaine Exhibitor Relations.

Les studios conservent d’ailleurs une plus grande part des recettes sur internet qu’en salle. « Les studios partagent en général la moitié des revenus en salle avec les cinémas, mais gardent jusqu’à 80 % avec les locations de nouveautés en ligne », explique Jeff Bock.

D’autres facteurs devront toutefois être considérés pour mesurer le succès de l’expérience, comme l’influence du piratage (facilité une fois qu’un film est offert en ligne) et le type de films qui se prêtent le mieux à la fraude. Les studios devront aussi comparer les recettes totales sur internet avec celles des sorties traditionnelles, en incluant à la fois la période de présentation en salle et celle de location en ligne par la suite. 

Les cinémas sont toujours de la partie

Même si les plateformes en ligne retiennent l’attention, l’industrie mondiale du cinéma se porte mieux que jamais, avec des revenus qui ont dépassé les 42 milliards $ US pour la première fois en 2019.

« C’est pour ça qu’il y a autant de films qui ont été repoussés en 2021. Si une production a coûté plus de 100 millions $, il est essentiel de la lancer en salle », estime l’analyste Paul Dergarabedian, qui rappelle que, « en temps normal, même si les gens ont plus de contenu que jamais à regarder à la maison, ils tiennent à sortir et à aller au cinéma. Rien ne vaut le grand écran. » 

« Le modèle d’affaires du cinéma existe depuis 100 ans, ce n’est pas pour rien », ajoute Daniel Séguin, vice-président responsable des opérations pour l’est du Canada chez Cineplex. La chaîne canadienne de cinémas va continuer d’offrir sa plateforme de location de films en ligne (qui présentait des nouveautés pendant la pandémie) après la réouverture de ses salles, mais le grand écran restera toujours sa priorité. 

Un bras de fer se dessine d’ailleurs entre les studios et les propriétaires de salles. Quand Universal Pictures a dévoilé les succès de Trolls World Tour, l’entreprise a aussi annoncé son intention de lancer ses films en salle et en ligne en même temps à la réouverture des cinémas.  La réponse d’Adam Aron, PDG de la chaîne de cinémas américaine AMC, a été sans équivoques : « AMC ne passera plus aucun film d’Universal dans ses salles aux États-Unis, en Europe et au Moyen-Orient ».

Ce débat n’est pas nouveau. « Il y a déjà eu des discussions entre les studios et les propriétaires de salles pour être plus dynamiques dans les sorties, se rappelle le président des Films Séville, Patrick Roy. Mais on s’était buté à une fermeture complète de la part des propriétaires de salles. » Il ajoute qu’une réouverture des négociations est inévitable : « Je suis un défenseur des salles de cinéma, mais je crois que c’est important d’avoir un système plus flexible, pour au moins pouvoir raccourcir le délai entre une sortie en salle et en ligne. »

« Les fenêtres d’exclusivité seront plus petites, cela ne fait aucun doute. Ça fait longtemps que ça devait arriver, et la pandémie a accéléré ce mouvement », confirme l’analyste Jeff Bock.

Il est toutefois encore trop tôt pour prédire si les sorties simultanées en ligne et en salle deviendront la norme ou l’exception. La période d’expérimentation des studios de cinéma n’est après tout pas encore terminée, et l’arrivée d’une deuxième vague de COVID-19 pourrait les forcer à revoir la sortie des superproductions estivales et changer par le fait même le rapport de force qu’ils entretiennent avec les propriétaires de cinémas. Chose certaine, un retour à la normale semble de plus en plus improbable.

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