Serge Denoncourt: «Des coupes en théâtre, ce sont des coupes en éducation»

Qu’il se préoccupe du système d’éducation québécois ou du sort des Roms de Serbie, le metteur en scène Serge Denoncourt pourfend l’injustice et les idées reçues.

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Serge Denoncourt (Photo: Mathieu Rivard)

On lui attribue quelque 140 mises en scène, et c’est loin d’être fini: à 53 ans, Serge Denoncourt maintient un rythme effréné, alternant entre la tragédie grecque et l’univers de Michel Tremblay; entre le spectacle grand public et la comédie musicale à portée humanitaire — on pense à GRUBB (Gypsy Roma Urban Balkan Beats), qu’il a créée avec des adolescents roms et dont les profits servent à financer les études de 700 jeunes Serbes de 14 à 20 ans.

Rien que cette année, le fougueux créateur aura signé — tout en jouant au juge «pas fin» sur le plateau des Dieux de la danse, à ICI Radio-Canada Télé — Un tramway nommé désir, de Tennessee Williams, Les trois mousquetaires, d’Alexandre Dumas, La divine illusion, de Michel Marc Bouchard, et aura préparé l’adaptation pour l’opéra des Feluettes, du même Michel Marc Bouchard, présenté par l’Opéra de Mont­réal le printemps prochain. Un emploi du temps qui ne l’empêche pas d’observer de près sa société et de lui dire ses quatre vérités.

Ça remonte à quand, cette envie de secouer la société?

Il y a une période de ma vie où j’ai voulu être missionnaire. Je vous vois sourire, mais je suis très sérieux! Quand j’étais étudiant, j’avais carrément entrepris une démarche, j’étais allé rencontrer des gens de l’organisation de mère Teresa, à Paris. Là-bas, on m’a dit assez vite que je ferais un piètre missionnaire, parce que je n’avais pas assez d’abnégation. J’ai bien dû admettre que c’était vrai! Il reste que cette «réponse» m’a trotté dans la tête pendant longtemps: sans abnégation, comment remplir cette envie d’aide humanitaire qui persistait chez moi? La solution, ç’a été: par le spectacle.

Comment cette envie s’est-elle traduite dans votre démarche de metteur en scène?

C’est présent dans mon travail depuis que je fais de la mise en scène, soit depuis le début de la vingtaine. Mais je crois que c’est devenu plus clair quand j’ai monté, en 1990, Les estivants, de Gorki, qui dépeint la bourgeoisie russe du début du XXe siècle, avec sa cupidité, son arrogance. Je suis immédiatement à l’aise avec ce type de sujet. Aujourd’hui, parmi tout ce que je fais dans une année, il y a toujours au moins une pièce qui remet en question ma société, et qui me remet en question, moi. Cette pièce peut être un Molière autant qu’une création.

Vous avez monté La divine illusion, de Michel Marc Bouchard, à l’affiche du Théâtre du Nouveau Monde cet automne. Elle s’inscrit dans cette catégorie?

Tout à fait. On y voit la grande Sarah Bernhardt, de passage à Québec en décembre 1905. Elle va brasser la cage de cette petite société, qui a encore beaucoup de chemin à faire pour s’émanciper. La religion y est étouffante, on y trouve encore des enfants qui travaillent dans des usines. Michel Marc s’est basé sur une anecdote véritable: Sarah Bernhardt avait été attaquée par le clergé, qui la présentait comme une menace pour la morale chrétienne, alors elle a répondu et a dit sa façon de penser au Québec du temps.

Lequel de vos projets a eu, selon vous, les répercussions sociales les plus visibles?

GRUBB, assurément. Ce spectacle a contribué à changer la perception que nous avons des Roms ici, au Québec, mais aussi à changer la perception qu’on en a chez eux, en Serbie. Sans oublier la perception qu’ils ont d’eux-mêmes. Cette culture si souvent bafouée, nous en avons fait quelque chose de positif, d’applaudi. Devant l’enthousiasme créé par ce spectacle, je me suis dit que mon métier pouvait servir pour vrai à aider des gens.

Que répondez-vous à ceux qui vous reprochent de vous occuper d’enfants qui vivent très loin plutôt que de ceux qui vivent au Québec?

Pourquoi est-ce qu’on ne serait pas préoccupés par le sort des enfants des autres autant que par le sort des nôtres? Il se trouve que ma route a croisé celle de ces jeunes-là, que j’ai été touché par leur histoire et que j’ai décidé de vivre une expérience artistique avec eux. Je n’ai pas à me justifier davantage. Quand quelqu’un m’adresse une critique pareille, j’ai envie de répondre: «Et toi, tu aides qui, au juste?»

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«Dans notre société, on sait compter, on sait ne pas faire de fautes, mais on ne sait pas penser. Le théâtre peut contribuer à ce type d’éducation», dit Serge Denoncourt. (Photo: Frédérique Ménard-Aubin)

L’engagement, même le plus spontané, est souvent récupéré. Que pensez-vous de cette mécanique selon laquelle les bonnes causes deviennent de bonnes affaires?

Vous n’avez pas idée du nombre d’offres que j’ai reçues pour monter un GRUBBSoweto, ou encore un GRUBBCalcutta… Je n’ai jamais été tant courtisé. J’ai dit non partout, mais il est clair que GRUBB aurait pu devenir une franchise mondiale! Au départ, j’ai acquis une expertise intéressante, je crois, rare en tout cas, sur la façon de travailler avec des Roms, de leur faire vivre autre chose que ce qu’ils vivent dans leurs bidonvilles. Rappelons que ce sont des jeunes de 14 à 20 ans qui évoluent en dehors des circuits de l’éducation.

Si quelqu’un veut faire un GRUBB-Soweto, ça va me faire plaisir de lui parler de ma méthode, parce que je crois qu’on peut parler de méthode. Je pense d’ailleurs écrire un petit livre là-dessus. Mais une tournée des GRUBB, même si elle était formidable pour ma carrière, m’éloignerait beaucoup trop de mes motivations premières.

Certaines de vos productions sont plus près du divertissement que du répertoire. Vous n’avez jamais eu peur que ces pièces plus «légères» vous distraient des causes et des sujets qui comptent vraiment?

Les unes paient les autres. J’ai pu me permettre de faire GRUBB parce que j’ai aussi travaillé au Cirque du Soleil [NDLR: il a mis en scène le spectacle de magie Criss Angel Believe, toujours à l’affiche à Las Vegas]. Pouvoir s’occuper des autres, c’est un luxe. On ne peut pas se per­mettre ce luxe si on ne fait que du théâtre expé­rimental. Il se trouve que j’aime toutes sortes de choses ; les histoires simples et bien écrites, ça me plaît aussi d’en monter. Mais, régulièrement, j’ai besoin de me frotter à un projet qui brasse et qui me brasse, qui permet au Serge Denoncourt citoyen, celui qui est fâché 80 % de sa journée, de s’exprimer.

Il n’y a que 20 % de vos journées durant lesquels vous n’êtes pas fâché?

À peu près ! Depuis une dizaine d’années, une des choses qui me fâchent le plus, c’est la façon dont on regarde l’artiste. On le voit comme un enfant gâté, un produit non essentiel. Pourtant, il me semble assez établi que l’artiste porte une parole dont la société ne peut pas se passer. Ce qui est vrai dans toutes les sociétés depuis les Romains. Pourquoi est-ce que, soudain, elle ne serait plus essentielle, cette parole?

Vous êtes aussi très préoccupé par notre système d’éducation.

C’est au cœur de mon engagement. Mais je parle d’éducation au sens large: éducation civique, citoyenne, culturelle… Dans notre société, on sait compter, on sait ne pas faire de fautes, mais on ne sait pas penser. Évidemment, c’est difficile d’apprendre à des ados à réfléchir, à traduire une pensée en mots. Le théâtre peut contribuer à ce type d’éducation. Pour moi, des coupes en théâtre, ce sont des coupes en éducation. Un garçon de 14 ans qui a lu Cyrano, c’est un garçon de 14 ans qui a plus de choses à apporter à sa collectivité.

Certains artistes prétendent ne livrer aucun message dans leur art, faire un travail apolitique. L’artiste visuel David Altmejd, par exemple. C’est possible?

Ma réponse ne plaira pas à tout le monde, mais je considère qu’un artiste qui ne prend pas posi­tion dans sa démarche est un artiste de moindre importance. L’art pour faire beau, ça a un nom: l’art bourgeois. Pour laisser une trace, il faut prendre la parole; il est impossible d’être un grand artiste sans le faire. Altmejd, j’aime bien ce qu’il fait, mais ce point de vue me laisse perplexe. Ou bien c’est une posture de sa part, ou bien il va bientôt tourner à vide. La différence entre un artiste qui s’engage et celui qui ne le fait pas, c’est la différence entre un scénographe et un décorateur d’intérieur.

Vous êtes du jury des Dieux de la danse, à ICI Radio-Canada Télé. Pourquoi avoir accepté une invitation qui vous éloigne autant de votre pratique habituelle?

J’ai 53 ans. J’ai joué au théâtre, au cinéma. J’ai monté de la variété, de la magie, du rock, des GRUBB, des comédies musicales… J’ai fait le tour du monde, mais je n’avais pas fait de télé. Je ne voulais pas mourir sans avoir essayé ça. Et comme je n’ai pas d’a priori, si cela ne va pas à l’encontre de mes valeurs, je suis prêt à tout essayer. La vie est trop courte et trop plate pour qu’on s’empêche de faire de nouvelles expériences.

Les commentaires sont fermés.

Tiens…un autre gauchiste qui ne veut surtout pas que l’on coupe dans ses petits privilèges payés par…le petit contribuable qui, lui, n’en a AUCUN de ces privilèges.

Un artiste comme monsieur Denoncourt mérite-t-il un commentaire aussi méprisant de votre part ?
Et vous que faites-vous de si important pour notre société ?

Savez , les montées de lait de ce metteur en scène me laissent tièdes . C’est le paon qui se prend pour un
coq !

Super interessant. Monsieur Denoncourt, je vous adore. Vus etes un homme brillant, authentique. Vous etiez mon prefere avec vos commentaires justes et appropries dans les dieux de la danse. Vos commentaires sont toujours pertinents et quelle magnifique photo. Vous etes BEAU dans tous les sens du mot beau. J’ai eu une galerie d’art 20 ans avec des artistes professionnels, que de richesse ces artistes m’ont appris, tout comme vous, vous m’apprenez. Merci encore,
Diane N.Lefrancois, Quebec.

Ma rencontre avec vous m’a épatée, dernièrement je me demandais qui est cette arbitre curieux à la TV. Et bien aujourd’hui j’en suis ravi et je vous félicite pour votre belle carrière. Je note votre commentaire relatif à la reconnaissance de l’artiste au Québec, Ce serait tellement vrai si tout nos artistes savaient respecter leur profession cela pourrait convaincre de notre respect pour la profession. Votre aide à la compréhension auprès du système d’éducation ne serait de trop. Tout mes respects C.L.